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A LA LUMIERE DE LA VERITÉ Prédication du dimanche 26 mars 2017

Par Antoine Peillon



A LA LUMIERE DE LA VERITÉ Prédication du dimanche 26 mars 2017

Prédication du dimanche 26 mars 2017, par Antoine Peillon

EPUdF Port-Royal / Quartier latin

 

A la lumière de la vérité

 

« Il cracha par terre et fit de la boue avec sa salive. Puis il appliqua cette boue sur les yeux de l’aveugle… » Avec nos oreilles et nos yeux de modernes qui ont tant de difficulté à saisir immédiatement le sens des symboles, une forme de cécité spirituelle en quelque sorte, avec nos dégoûts hygiénistes aussi, comment entendre ce sixième verset de notre péricope d’aujourd’hui sans esquisser une légère moue ? Un léger mouvement (discret, tout de même, puisqu’il s’agit d’un évangile) de recul, petite absence d’attention ou haussement imperceptible d’épaule, face à ce trait manifeste de primitivité du récit de Jean… ?

A nous détourner, ne serait-ce qu’un peu, du texte, ne sommes-nous pas nous-mêmes comme cet homme aveugle de naissance devant lequel Jésus passe ? Ne risque-t-on pas de laisser passer Jésus et ce qu’il a encore à nous révéler ?

Mais Jésus, « en passant », vit l’homme aveugle, et il s’arrêta un moment, dans sa marche vers la passion et la Résurrection. Jésus suspend une nouvelle fois son « passage », mot qui traduit l’hébreu pessa’h () qui nous a aussi donné « Pâque », pour nous enseigner qu’il est bien le chemin, la vérité et la vie. La lumière aussi. Et, encore et toujours, le Fils de l’homme, le Seigneur, le seul Seigneur…

Alors, que fait-il donc ici, à pétrir de la terre avec de la salive ? Eh bien, il fait comme Dieu fit lui-même au jour de la Création de la terre et du ciel (Genèse 2 :7 ; NBS) : « Le SEIGNEUR Dieu façonna l’homme de la poussière de la terre ; il insuffla dans ses narines un souffle de vie, et l’homme devint un être vivant. » Adam, le premier homme fut pétri dans la terre : c’est d’ailleurs le sens de son nom, comme nous l’indique l’hébreu de Genèse 2 :7 : « Elohim forma ha-adam (l’homme), poussière de ha-adama (littéralement : la terre, la glaise) » ; un jeu de mots biblique qui trouve son écho latin avec celui-ci : homo-humus…

En pétrissant la terre avec sa salive, Jésus insuffle, de sa bouche, le souffle de vie, ou l’eau vive (pensons à la Samaritaine rencontrée dimanche dernier), dans la matière inerte et aveugle. Il donne la lumière à l’aveugle de naissance et le mouvement à ce mendiant - puisqu’il l’était aussi - qui restait jusqu’alors immobile, prostré, à la porte du Temple. « Ses voisins et ceux qui auparavant l’avaient vu mendiant disaient : N’est-ce pas là celui qui était assis à mendier ? », confirme le verset 8.

Illuminé

Pourquoi un tel don ? Un tel cadeau ? L’aveugle de naissance ne demandait pourtant rien à Jésus. Mais c’est sans doute ça, la façon de faire de la grâce : donner à celles et ceux qui n’ont rien demandé. Qui n’ont rien demandé, certes, mais qui ont reçu le don sans question, sans douter, par simple et bonne foi. Après s’être laissé appliquer de la boue sur les yeux, sans broncher, l’aveugle de naissance ne discute pas l’invitation de Jésus : « Va te laver au réservoir de Siloé — ce qui se traduit par Envoyé. » De fait, l’homme « y alla, se lava et, quand il revint, il voyait ».

L’aveugle de naissance est le nouvel Adam, celui qui, par la volonté de Dieu, a mangé le fruit de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais, du bien et du mal (Genèse 2 :9) !

Dès lors, le voici illuminé. « Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde », avait prévenu Jésus, au verset 5, faisant écho aux prophéties d’Esaïe qui confiaient au Messie la mission d’illuminer les nations et d’ouvrir les yeux des aveugles : « En ce jour-là, les sourds entendront les paroles du livre ; de l’obscurité et des ténèbres, les yeux des aveugles verront. » (Es 29 :18) ; « Alors les yeux des aveugles seront dessillés, les oreilles des sourds s’ouvriront. » (Es 35 :5) ; « Moi, le SEIGNEUR (YHWH), je t’ai appelé pour la justice et je te prends par la main, je te préserve pour faire de toi l’alliance du peuple, la lumière des nations pour ouvrir les yeux des aveugles, pour faire sortir de la forteresse le prisonnier et de la maison de détention les habitants des ténèbres. » (Es 42 :6-7)…

La vérité de fait

Maintenant, l’aveugle de naissance voit clairement qui est Jésus : « C’est un prophète », répond-il aux pharisiens qui l’interrogent, une première fois (verset 17). « Je sais une chose : j’étais aveugle, maintenant je vois », affirme-t-il aux pharisiens qui le soumettent à la question, une seconde fois (verset 25), avant d’ajouter : « Jamais encore on n’a entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux d’un aveugle-né. Si celui-ci n’était pas issu de Dieu, il ne pourrait rien faire », devant les mêmes gardiens du Temple (versets 32 et 33).

L’aveugle de naissance s’en tient aux faits : « Il a mis de la boue sur mes yeux, je me suis lavé et je vois. » (verset 15) C’est tout !, dans les deux sens possibles de l’expression… Et aucune insinuation ni menace des pharisiens ne le détourne de la vérité. Au prix d’être « chassé dehors » par le « cabinet noir » de Ponce Pilate et d’Hérode, précédant en cela la très prochaine condamnation fatale de Jésus par les mêmes « chefs » des Juifs.

L’aveugle de naissance qui voit représente, en ceci, l’ami de la « vérité de fait » que la philosophe Hannah Arendt distinguait de la « vérité de raison », cette vérité première, cette vérité tout court à laquelle Jésus s’identifie, au centre de la trinité christologique chemin-vérité-vie, dans un verset à venir de Jean (14 :6) : « Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi. » Et, comme pour lui, la lumière de la vérité vient nous ouvrir les yeux.

Aveuglements pharisiens

Elle vient bouleverser notre inclination à l’aveuglement, par profusion de lumière et de vérité, comme annoncé par Jean dès le prologue de son évangile : « Et la lumière luit dans les ténèbres… » (1 :5) ; « Survint un homme, envoyé de Dieu, du nom de Jean. Il vint comme témoin, pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous croient par lui. Ce n’est pas lui qui était la lumière ; il venait rendre témoignage à la lumière. La Parole était la vraie lumière, celle qui éclaire tout humain ; elle venait dans le monde. » (1 :6-9)…

Mais par aveuglement, les hommes s’obstinent à nier la vérité, même quand elle est de l’ordre de la révélation. Reprenons le prologue de notre évangile : « Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas reçue » (1 :5) ; « La lumière / Parole était dans le monde, et le monde est venu à l’existence par elle, mais le monde ne l’a jamais connue. Elle est venue chez elle, et les siens ne l’ont pas accueillie… » (1 :10-11)

Quant aux pharisiens de la péricope de ce soir, leur persévérance dans le rejet du témoignage de l’aveugle miraculé nous démontre combien l’aveuglement est de l’ordre de la surdité volontaire : « 26 Ils lui dirent : Que t’a-t-il fait ? Comment t’a-t-il ouvert les yeux ? 27 Il leur répondit : Je vous l’ai déjà dit, et vous n’avez pas écouté ; pourquoi voulez-vous l’entendre encore ? »

A l’ère de la post-vérité

Et nous-même ? N’est-il pas à propos, plus que jamais, de nous interroger sur l’ère de la « post-vérité », dite aussi « politique post-factuelle », dans laquelle nous sommes entrés. N’y a-t-il pas nécessité de nous inquiéter de toutes les nouvelles stratégies de manipulation des opinions publiques à des fins électorales, parce qu’elles sont plus puissantes que jamais ? Stratégies de communication pour lesquelles « les faits objectifs ont moins d’influence dans la formation de l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux croyances personnelles », selon l’édition 2016 du Dictionnaire d’Oxford (Oxford Dictionnary)…

C’est, en 1992, dans un essai de l’écrivain américain Steve Tesich, publié par la revue The Nation, que le concept de « post-vérité » est apparu pour la première fois. Il y traitait de l’affaire de l’Irangate et de la guerre du Golfe. « Nous, en tant que peuples libres, avons librement choisi de vouloir vivre dans un monde de post-vérité », écrivait-il alors. Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais, moi, je m’inquiète de l’avènement de cette ère de la post-vérité.

Dès 1964, Hannah Arendt, la philosophe célèbre des Origines du totalitarisme (New York, 1951), craignait « que le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel se trouve détruit ».1  Or nous le savons bien, il y a une relation organique entre le mensonge généralisé et la montée de la violence. Dans ses essais réunis en 1972 sous le titre Du mensonge à la violence, la même Hannah Arendt a parfaitement établi cette dialectique morbide entre le mensonge et la violence.

Faisant, comme d’autres, la comparaison entre les années 1930 et la période actuelle, Edgar Morin confiait, il y a peu : « Tout au long de ces années 1930, l’Occident a été dans un état d’aveuglement permanent, accumulant erreurs et illusions. Sommes-nous dans une situation comparable ? Nous avons la chance de ne pas avoir un voisin hégémonique susceptible de déclencher la guerre. Mais nous sommes dans un même somnambulisme. » 2

Alors, comment ne pas nous souvenir aussi de cette Europe, apparemment prospère et rationnelle, qui, en 1914, s’est laissée engloutir dans la Première Guerre mondiale à la suite d’un seul attentat commis à sa périphérie ? Dans le chef-d’œuvre qu’il a consacré à l’été 1914, Christopher Clark a parfaitement démonté les mécanismes par lesquels « les somnambules », c’est-à-dire à peine quelques dizaines de gouvernants des pays européens, ont conduit les peuples à une boucherie sans précédent dans l’Histoire.3

De son côté, l’historien Marc Ferro analysait récemment, dans L’Aveuglement, comment non seulement les dirigeants politiques mais aussi les peuples ont été et sont toujours « tellement aveugles devant la réalité ». Et Ferro de rappeler que « la durée de la Grande Guerre, la montée du nazisme, l’extermination des Juifs, Mai 68, la chute du communisme, l’attaque du 11 septembre 2001, les crises économiques ou la montée de l’islamisme radical [furent] autant d’épisodes de notre siècle qui ont bouleversé l’ordre du monde et qui nous ont pris au dépourvu… » 4

Apocalypse

De même, René Girard nous alertait déjà, en 2007, de l’actuelle logique de guerre comme « montée aux extrêmes »5 . « Cette montée vers l’apocalypse6 , prophétisait-il, est la réalisation supérieure de l’humanité. J’en suis venu à un point décisif : celui d’une profession de foi, plus que d’un traité stratégique, à moins que les deux mystérieusement s’équivalent, dans cette guerre essentielle que la vérité livre à la violence. […] Satan est l’autre nom de la montée aux extrêmes. »

Satan ?!!!

Oui, Satan ! Car c’est bien du grand combat eschatologique de Dieu contre Satan, du Messie – Jésus-Christ – contre l’antéchrist (tel qu’il apparaît dans les épîtres de Jean et dans la deuxième épître de Paul aux Thessaloniciens), du Bien contre le Mal et de la Vérité contre l’aveuglement qu’il s’agit ici, dans ces versets de l’évangile de Jean.

Ici où Jésus se révèle à l’aveugle de naissance comme prophète, Fils de l’homme et même Seigneur, seul digne d’adoration.

Ici, où le combat de la lumière de la vérité contre les ténèbres de l’aveuglement a une couleur d’Apocalypse, c’est-à-dire de révélation.

Ici, où l’avènement du Royaume n’est pas un événement futur, séparé du présent et relégué à la fin des temps, mais plutôt quelque chose qui doit orienter dès maintenant la conduite de tout chrétien, une lumière qui doit inspirer à tout instant la conscience de nos décisions dans le monde.

Se maintenir dans l’aveuglement, où accepter de retrouver la vue sous le faisceau lumineux de la vérité, par exemple.

Dans sa deuxième lettre aux Thessaloniciens (chapitre 2), Paul écrivait : « Car déjà le mystère du mal est à l’œuvre... Alors se révélera le Sans-loi (littéralement l’homme de l’anomie, ho anthropos tes anomias), que le Seigneur Jésus détruira par le souffle de sa bouche, qu’il réduira à rien par la manifestation de son avènement. L’avènement du Sans-loi se produira par l’opération du Satan, avec toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges mensongers, et avec toutes les tromperies de l’injustice pour ceux qui vont à leur perte, parce qu’ils n’ont pas accueilli l’amour de la vérité pour être sauvés. » (versets 7-10)

 Alors, vive la lumière ! Et vive la vérité !

Amen !

1  Hannah Arendt, La Crise de la culture, Gallimard, coll. Folio, 1972, pp. 327 à 330, dans le chapitre « Vérité et politique ».

2  Edgar Morin, « Nous sommes condamnés à résister », propos recueillis par Éric Aeschimann et François Armanet, L’Obs, 21-27 mai 2015, p. 80 et 81.

3  Christopher Clark, Les Somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre, Flammarion, 2013, et coll. « Champs », 2015, p. 20.

4  Marc Ferro, L’Aveuglement. Une autre histoire de notre monde, Tallandier, 2015.

5  René Girard, Achever Clausewitz, 2007, op. cit., p. 355-364, nouv. éd. 2011, op. cit., p. 353-362.

6  Du grec ἀποκάλυψις/apokálupsis qui signifie « dévoilement », « révélation », bien plus que « catastrophe ». Le prophétisme du Jean de l’Apocalypse est parfaitement établi par le travail exégétique monumental de Pierre Prigent : L’Apocalypse de saint Jean, Labor et Fides, éd. revue et augmentée, 2014.

Mardi 28 Mars 2017
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