Menu

Les protestants des 13e et 5e arrondissements de Paris. Temple de Port-Royal (cultes tous les dimanches 10H30) & La Maison Fraternelle (cultes tous les dimanches à 18H30 (hors vacances)


« Je ne suis plus dans le monde, et ils sont dans le monde, et je vais à toi. » Jean 17 : 1-11 Par Antoine Peillon



Prédication sur Jean 17 : 1-11

« Je ne suis plus dans le monde,

et ils sont dans le monde, et je vais à toi. »

 

Antoine Peillon

Port-Royal / Quartier latin

Dimanche 28 mai 2017

 
Jean 17 ; 1-11 (Bible Segond, 1910)
1Après avoir ainsi parlé, Jésus leva les yeux au ciel, et dit : Père, l'heure est venue ! Glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie, 2selon que tu lui as donné pouvoir sur toute chair, afin qu'il accorde la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. 3Or, la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. 4Je t'ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l'œuvre que tu m'as donnée à faire. 5Et maintenant toi, Père, glorifie-moi auprès de toi-même de la gloire que j'avais auprès de toi avant que le monde fût.
6J'ai fait connaître ton nom aux hommes que tu m'as donnés du milieu du monde. Ils étaient à toi, et tu me les as donnés ; et ils ont gardé ta parole. 7Maintenant ils ont connu que tout ce que tu m'as donné vient de toi. 8Car je leur ai donné les paroles que tu m'as données ; et ils les ont reçues, et ils ont vraiment connu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m'as envoyé. 9C'est pour eux que je prie. Je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m'as donnés, parce qu'ils sont à toi ; - 10et tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi; -et je suis glorifié en eux. 11Je ne suis plus dans le monde, et ils sont dans le monde, et je vais à toi. Père saint, garde en ton nom ceux que tu m'as donnés, afin qu'ils soient un comme nous.

***

1 Après avoir ainsi parlé, Jésus leva les yeux au ciel, et dit : Père, l'heure est venue !

Ou, autrement dit : « l’heure est grave ! » Cruciale, même. Un peu effrayante. Et c’est maintenant !

D’un coup, nous voici presque abandonnés. « Pourquoi m’as-tu abandonné ? », serions-nous même tentés de dire à Jésus, à cet instant où il lève ses yeux vers le ciel, ne nous regardant plus.

Jésus ne parle plus aux apôtres, auxquels il vient de tenir un long discours d’adieu, aux chapitres 14 à 16 de notre évangile, après le lavement de leurs pieds (ch. 13), en ce dernier repas qui est le modèle de notre sainte Cène.

Jésus vient de leur dire ces derniers mots un peu énigmatiques, plutôt inquiétants, au dernier verset (le 33) du chapitre 16 de Jean : « Je vous ai parlé ainsi, pour que vous ayez la paix en moi. Vous aurez des tribulations dans le monde ; mais prenez courage, moi, j'ai vaincu le monde. »

Les voici donc seuls avec eux-mêmes, les apôtres, les premiers disciples, et finalement tous les disciples qui suivront, tandis que Jésus s’échappe de ce monde qu’il dit avoir vaincu, de ce monde où nous restons et où nous sommes destinés à avoir « des tribulations », tandis que le maître se tourne vers son Père, dans l’intimité et la solitude de la prière.

Tandis qu’il commence son ascension, qu’il s’élève déjà vers le ciel et que nous, nous restons sur terre !...

« L’heure est venue », donc. Mais que nous promet-elle ? Que nous propose Jésus-Christ (ainsi se nomme-t-il, ici, lui-même, de façon exceptionnelle), que nous révèle-t-il en cet instant aussi intensément théologique que celui du Prologue de l’évangile de Jean ? Quelle bonne nouvelle nous laisse-t-il, maintenant qu’il va à son Père après avoir achevé l’œuvre que Celui-ci lui avait donné à faire ?

« L’heure est venue » et, dans ce moment eschatologique, en cette synthèse de tout le Nouveau Testament qu’est le chapitre 17 de l’évangile de Jean, le Fils demande la glorification à son Père afin de le glorifier réciproquement, et il nous révèle, en renonçant au procédé chiffré des paraboles, rien de moins que le secret de « la vie éternelle » !

Un secret, un mystère diraient certains, qui nous consacrera chrétiens et donnera donc tout son sens à notre mission dans le monde, à notre sacerdoce universel, puisque nous sommes protestants.

Mais procédons par étapes, en relisant attentivement ce texte d’une rare densité.

***

Si vous avez déjà entendu prêcher sur les premiers versets du chapitre 17 de Jean, vous connaissez sans doute ce qui peut être dit :

  • de la vie éternelle comme connaissance de Dieu,

  • de la reconnaissance de la seule gloire de Dieu,

  • du nom enfin prononçable de Dieu, dans la confiance de la prière,

  • ou de l’union harmonieuse des disciples sur le modèle de l’unité du Père et du Fils… et bientôt du saint Esprit.

Aussi, je passerai un peu rapidement sur ces thèmes pourtant certes essentiels.

***

La connaissance.

3 la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ

Le mot « connaître » revient 7 fois dans la prière de Jésus à son Père. Ce mot est à comprendre dans son sens judaïque plutôt que grec. Il ne s’agit donc pas ici d’une connaissance intellectuelle ou conceptuelle, c’est-à-dire philosophique, mais d’un « naître-avec », ou même d’un « re-naître dans ». La vie avec et en Dieu, c’est cela la vie éternelle, comme une sorte de Création continuée à l’infini.

***

La gloire.

4 Je t'ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l'œuvre que tu m'as donnée à faire. 5Et maintenant toi, Père, glorifie-moi auprès de toi-même de la gloire que j'avais auprès de toi avant que le monde fût.

Quelle boucle !

A Dieu seul la gloire (Soli Deo Gloria), donc ! « Car c’est à toi qu’appartiennent le règne, la puissance et la gloire, aux siècles des siècles », comme nous le rappelle sans jamais nous lasser la doxologie du Notre Père (Matthieu 6:13 et Didachè)…

***

Nom de Dieu.

6 J'ai fait connaître ton nom aux hommes que tu m'as donnés du milieu du monde.

Jésus est le nouveau Moïse. « Je leur ai fait connaitre ton Nom », insiste Jn 17:26.

Un Dieu qui donne son Nom, dont le Nom est révélé, prononçable, pas comme le tétragramme (YHWH : yod, hé, waw, hé) des Hébreux : ce Dieu se laisse invoquer et entre en relation avec les humains. Il est ainsi présent parmi nous.

Dieu entre ainsi radicalement dans le monde des hommes : par et dans la personne de Jésus. Cette nouvelle immanence est l’incarnation du divin, Parole, Lumière, le chemin, la vérité et la vie…

***

Unité.

11 Père saint, garde en ton nom ceux que tu m'as donnés, afin qu'ils soient un comme nous.

Le thème revient plusieurs fois dans l’évangile de Jean. Ici, l’unité du Père et du Fils est génératrice de l’unité des disciples. Plus loin, Jésus postule l’unité de « eux en nous » (Jn 17:21) pour « que tous soient un » (Jn 17:21).

Au début du livre des Actes des apôtres, nous pouvons trouver cette précision, si nous en avons encore besoin : « La multitude de ceux qui avaient cru était un cœur et une âme… » (Act. 4:32)

***

Mais il nous faut venir, maintenant, sur une dimension plus profonde, et plus actuelle aussi, de la vie éternelle.

Une dimension qui ne relève pas des œuvres, à proprement parler, mais bien de notre éthique, tout de même, c'est-à-dire de notre façon d’être en notre vie sur la terre.

Une dimension qui interpelle notre façon de recevoir, de connaître et de reconnaître la grâce de Dieu, de glorifier le Père et le Fils unis, à l’exclusion de toute idole, prince ou autre puissance. Notre façon de prier et de nous aimer fraternellement…

Car il s’agit désormais du monde. Ou plutôt : Être ou ne pas être dans le monde. Être ou ne pas être du monde ou de ce monde Telle est aujourd’hui la question, parce que ce monde va mal et qu’une part de l’humanité n’y est peut-être pas pour rien…

Relisons les derniers et décisifs versets de notre péricope de ce dimanche :

9C'est pour eux que je prie. Je ne prie pas pour le monde (οὐ περὶ τοῦ κόσμου ἐρωτῶ / ou perí toú kósmou erotó), mais pour ceux que tu m'as donnés, parce qu'ils sont à toi (…). 11Je ne suis plus dans le monde (Καὶ οὐκέτι εἰμὶ ἐν τῷ κόσμῳ / Kaí oukéti eimí en tó kósmo), et ils sont dans le monde (καὶ οὗτοι ἐν τῷ κόσμῳ εἰσίν / kaí oútoi en tó kósmo eisín), et je vais à toi.

S’il vous plaît : ne nous offusquons pas trop vite, parce que Jésus-Christ « ne prie pas pour le monde ».

Entendu par Jean, le monde, le kosmos, n’a pas grand-chose à voir avec ce magnifique univers où scintillent des milliards d’étoiles. Pour l’évangéliste, qui utilise le terme pas moins de 78 fois, « kosmos » désigne tour à tour l’univers, la terre, mais aussi l’humanité en général, puis les non-croyants, puis la société hostile aux chrétiens. Tous ces sens pour un seul mot !

Aussi, pour y retrouver le sens de « monde » que nous cherchons aujourd’hui en Jean 17, je vous propose de relever, dans tout le quatrième évangile, quelques occurrences signifiantes.

Tout d’abord, recherchons les occurrences de « dans le monde », puisque c’est la proposition qui structure notre verset 11 final.

  • Dans le Prologue (Jean 1) : 9Cette lumière était la véritable lumière, qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme. 10Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l’a point connue.

Dans le monde, nous trouvons donc premièrement la véritable lumière.

  • Jean 3 : 17Dieu, en effet, n’a pas envoyé son Fils dans le monde pour qu’il juge le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui.

Dans le monde, nous trouvons le salut !

  • Jean 6 : 14-15 : 14Ces gens, ayant vu le miracle (de la multiplication des pains et des poissons) que Jésus avait fait, disaient : Celui-ci est vraiment le prophète qui doit venir dans le monde. 15Et Jésus, sachant qu’ils allaient venir l’enlever pour le faire roi, se retira de nouveau sur la montagne, lui seul.

Dans le monde, nous rencontrons LE prophète, lequel rejette par ailleurs d’être fait roi.

  • En 11:27, Marthe répond à Jésus : « Oui, Seigneur, je crois que tu es le Christ, le Fils de Dieu, qui devait venir dans le monde. »

Dans le monde, se révèle à nous le Messie et le Fils de Dieu.

On le comprend, dès lors : sans l’ombre d’un doute, être ou venir « dans le monde » relève de l’œuvre de Jésus « envoyé » par le Père, en tant que « véritable lumière », « prophète », « Messie » et « Fils de Dieu », mais surtout pas « roi »…

***

Mais s’arrêter en si bon chemin nous ferait perdre la seconde face de notre double quête : Être ou ne pas être dans le monde. Être ou ne pas être du monde ou de ce monde

Car il n’y a pas, dans Jean, de prédication sur être « dans le monde » sans opposition dialectique avec être « du monde » ou « de ce monde ». Et seul ce versus métaphysique, ce combat perpétuel entre Dieu et Satan, nous permet de saisir toute la révélation de la prière de Jésus-Christ à son Père.

Car dans Jean 17:11-16, « dans le monde » (en tó kósmo) est constamment opposé à « de ce monde » (ek toú kósmou).

Lisons !

11Je ne suis plus dans le monde (Καὶ οὐκέτι εἰμὶ ἐν τῷ κόσμῳ / Kaí oukéti eimí en tó kósmo), et ils sont dans le monde (καὶ οὗτοι ἐν τῷ κόσμῳ εἰσίν / kaí oútoi en tó kósmo eisín), et je vais à toi. (…) 14Je leur ai donné ta parole ; et le monde les a haïs, parce qu'ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde (ὅτι οὐκ εἰσὶν ἐκ τοῦ κόσμου, καθὼς ἐγὼ οὐκ εἰμὶ ἐκ τοῦ κόσμου / óti ouk eisín ek toú kósmou, kathós egó ouk eimí ek toú kósmou) (le « ek » indique la provenance, l’origine, ce sur quoi l’être humain fonde souvent son existence, ses droits du sang, du sol, sa passion des frontières et de la guerre…). ET ATTENTION ICI : 15Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les préserver du mal (ἐκ τοῦ πονηροῦ / ek toú poniroú) : « prince de ce monde », ou « puissance du mal » : Jean 12:31, 14:30, 16:11 et, toujours dans l’école johannique, 1 Jn 2:13-14, 3:12, 5:18-19). 16Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde (Ἐκ τοῦ κόσμου οὐκ εἰσίν, καθὼς ἐγὼ ἐκ τοῦ κόσμου οὐκ εἰμί. / Ek toú kósmou ouk eisín, kathós egó ek toú kósmou ouk eimí.).

***

Ainsi,

autant être, venir ou aller « dans le monde », c’est donc bien marcher dans les pas de Jésus-Christ et connaître « la vie éternelle »,

autant être « de ce monde » relève du mal et suit la voie de Satan.

***

Et nous, quel est donc notre sacerdoce, depuis que Jésus-Christ est de nouveau uni à son Père ?

Marcher « dans le monde », sur les pas de Jésus-Christ ; recevoir, par la grâce de Dieu, la vie éternelle ? Et porter inlassablement la Bonne nouvelle ?

Ou bien, pactiser avec le prince de ce monde ; être « du monde » (c’est-à-dire extrême-mondain…) pour finir « jugé » et « jeté dehors », c’est-à-dire hors du Royaume ? Croire en quelle chair, guerroyer pour quel sol, sacrifier à quel sang ? Semer quelle malédiction ?

« Comment faire ? », me direz-vous.

Au XIIe siècle, un certain Jean de Salisbury faisait dire à son maître Bernard de Chartres : « Nous sommes comme des nains assis sur des épaules de géants. Si nous voyons plus de choses et plus lointaines qu’eux, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c’est parce que nous sommes élevés par eux. »

Nous devons tant, effectivement, à la tradition !

Ainsi, j’aime rappeler que c’est un théologien luthérien du XVIe siècle, David Chytraeus (1530-1600), qui parla le premier du chapitre 17 comme étant la « Prière sacerdotale » de Jésus, dénomination reprise depuis par tous les exégètes et théologiens chrétiens.

Ecoutons notre maître Jean Calvin, commentant le fantastique verset 11 de la Prière sacerdotale de Jésus-Christ : « Or nous avons une grande consolation de ceci, quand nous entendons que le Fils de Dieu est tant plus soigneux du salut des siens, quand il les laisse selon le corps (sur terre). Car il faut en recueillir qu’aujourd’hui aussi, quand nous sommes travaillés en ce monde, il a ses yeux (sur nous) pour remédier d’en haut de sa gloire céleste à toutes nos angoisses et fâcheries. »

Et méditons enfin sur ce sermon (81) d’Augustin, maître de Luther et de Calvin, prêché en pleine chute de Rome : « A ces mots : « Malheur au monde à cause des scandales ! » tu te demandais où fuir en dehors du monde pour y échapper. Mais où fuir hors du monde, pour se préserver des scandales, sinon vers Celui qui a fait le monde ? Et comment fuir vers Celui qui a fait le monde, sinon en écoutant sa loi publiée partout ? Que dis-je ? en l’écoutant ? Il nous faut l'aimer. (…) Aimez donc la loi de Dieu et que pour vous il n'y ait pas de scandale. Nous vous en prions, nous vous en conjurons, nous vous y exhortons, soyez compatissants pour ceux qui souffrent, accueillez les malheureux ; et maintenant qu'on voit tant d'étrangers, tant de pauvres, tant de malades, donnez largement l'hospitalité, multipliez vos bonnes œuvres. Que les chrétiens fassent ce que commande le Christ et les païens en blasphémant ne nuiront qu'à eux-mêmes. »

Augustin, merci de nous parler ainsi, à nous qui allons dans le monde du XXIe siècle et qui résistons, autant que possible, à la tentation d’être de ce monde.

Amen !

 

.