Menu

Les protestants des 13e et 5e arrondissements de Paris. Temple de Port-Royal (cultes tous les dimanches 10H30) & La Maison Fraternelle (cultes tous les dimanches à 18H30 (hors vacances)


Prédication 20 août 2017 Par R.Philipoussi " L'évangile ne t'oblige pas"

Version corrigée



A­ Lecture Evangile de Marc 8 /11 à 26

11Des Pharisiens arrivent et se mettent à discuter avec Jésus. Ils veulent lui tendre un piège et lui disent : « Fais un miracle devant nous ! Ainsi tu nous prouveras que c'est Dieu qui t'envoie ! » 12Jésus pousse un grand soupir et dit : « Pourquoi est-ce que les gens d'aujourd'hui demandent un miracle ? Je vous le dis, c'est la vérité : les gens d'aujourd'hui ne verront aucun miracle. » 13Ensuite, Jésus quitte les Pharisiens, il monte dans la barque et il part de l'autre côté du lac.

Les disciples ne comprennent rien

14Les disciples ont oublié de prendre du pain. Ils ont un seul pain avec eux dans la barque.15Jésus leur donne cet ordre : « Faites attention ! Méfiez-vous du levain des Pharisiens et du levain d'Hérode ! » 16Alors les disciples se disent entre eux : « Nous n'avons pas de pain. »

17Jésus s'en aperçoit et leur demande : « Pourquoi est-ce que vous dites entre vous : “Nous n'avons pas de pain” ? Est-ce que vous ne savez pas encore ? Vous ne comprenez pas encore ? Vous avez donc l'intelligence fermée ? 18Vous avez des yeux, est-ce que vous ne voyez pas ? Vous avez des oreilles, est-ce que vous n'entendez pas ? Souvenez-vous donc !19Quand j'ai partagé les cinq pains pour les 5 000 hommes, vous avez emporté des paniers pleins de morceaux. Combien ? » Ils répondent : « Douze paniers. » 20Jésus continue : « Et quand j'ai partagé les sept pains pour les 4 000 personnes, vous avez emporté des paniers pleins de morceaux. Combien ? » Ils répondent : « Sept paniers. » 21Alors Jésus leur dit : « Et vous ne comprenez pas encore ? »

Jésus guérit un aveugle à Bethsaïda
22Jésus et ses disciples arrivent à Bethsaïda. Les gens amènent un aveugle et ils demandent à Jésus de le toucher. 23Jésus prend l'aveugle par la main et le conduit en dehors du village. Il met de la salive sur les yeux de l'homme, il pose les mains sur lui et lui demande : « Est-ce que tu vois quelque chose ? » 24L'aveugle ouvre les yeux et il dit : « Je vois les gens, je les vois comme des arbres, mais ils marchent. » 25Jésus pose encore une fois les mains sur les yeux de l'aveugle, et celui-ci voit clairement. Il est guéri et il distingue tout, même de loin. 26Jésus lui dit : « Retourne chez toi et ne rentre pas dans le village. »

 

PREDICATION


Il y a ceux qui veulent tout voir, les pharisiens.

Il y a ceux qui ne veulent rien voir, les disciples.

Et puis il y a un aveugle


Voilà comment Marc construit son triptyque " (provocation des )pharisiens/ (incompréhension des) disciples/ (guérison de l') aveugle".


L'écrivain Marc nous fait passer de l'illusion de voir ou de savoir (celle qui contamine les pharisiens)

aux dégâts que cette illusion peut entrainer (dégâts observés chez les disciples, qui se font reprendre fortement )

Jusqu'à la révélation de la condition de tout le monde : "être aveugle". D'où la présence symbolique de ce personnage qui va devoir évoluer. Mais même avant qu'il évolue , avant même qu'il soit « guéri »,  cet aveugle au moins sait qu'il est aveugle, contrairement à ceux qui prétendent qu'ils ne le sont pas (les pharisiens) , ou qui  croient qu'il n'y a rien à voir (les disciples)


Arrivé à cette révélation, le lecteur ou l'auditeur au bénéfice de cette catéchèse , qui a déjà été invité à franchir les paliers symbolisés par les pharisiens et les disciples, va entamer un véritable chemin spirituel balisé par la signification des étapes de la guérison de cet aveugle.

Quelques mots, donc, dans l'évangile, offerts pour être décryptés ou médités.


Reprenons méticuleusement ces trois récits successifs, afin d'essayer de vivre en détail la catéchèse qui est proposée.

Fais un miracle devant nous, ordonnent les pharisiens.

Jésus ne fait pas de miracle. Il n'y aura donc aucune preuve.


Vous connaissez le crime que l'on dit parfait. Sans aucun indice, sans aucune preuve. La venue de la parole de Dieu dans ce monde, c'est l'invitation à considérer possible cette perfection, mais dans ce qui n'est pas un crime. Il s'agit d'une invitation à considérer la perfection de la grâce. Il n'y aura pas de preuve. Vous n'aurez pas de preuve pour cette grâce parfaite, car la moindre preuve va susciter la controverse. La grâce te vient gratuitement, sans aucun artifice et toi aussi, tu la reçois gratuitement, sans aucun mérite. Et si tu pourras toujours en dire quelque chose – comme je tente de la faire ce matin devant vous - tu ne pourras pas le prouver. L'évangile nous dirait que si le crime parfait finalement n'existe pas- ne serait ce qu'aux yeux de Dieu- ultime témoin, la grâce parfaite s'accomplit dans un univers où personne ne va pouvoir trouver quoique ce soit pour la prouver, ou pour la contester. D'une certaine manière, aux yeux du monde, cette grâce n'existe pas.

Fais un miracle devant nous. Devant nos yeux. Nos yeux qui voient tout, qui savent tout, parce que nous les pharisiens figurés par Marc, nous sommes les sachants, les voyants.

Jésus ne fait rien voir aux pharisiens.

Le cours de catéchèse - je le répète les évangiles sont des cours subtils de catéchèse – bien plus animé qu'une liste de formules à apprendre car il s'agit ici de découvrir, le cours donc – étape 2 - se prolonge avec les disciples. Qui sont aussi aveugles que les pharisiens finalement, mais qui eux au moins sont dans la capacité de se prendre un sermon, qui aura peut-être la capacité de les faire douter sur leur véritable capacité d'accueil de la grâce de Dieu. Ils apparaissent, contrairement aux pharisiens, plus mobiles. Comme nous pourrions nous-mêmes le devenir . Ce sont les lecteurs et auditeurs de ce texte. Voici le sermon dans le sermon si j'ose dire :

18Vous avez des yeux, est-ce que vous ne voyez pas ? Vous avez des oreilles, est-ce que vous n'entendez pas ? Souvenez-vous donc !19Quand j'ai partagé les cinq pains pour les 5 000 hommes, vous avez emporté des paniers pleins de morceaux. Combien ? » Ils répondent : « Douze paniers. » 20Jésus continue : « Et quand j'ai partagé les sept pains pour les 4 000 personnes, vous avez emporté des paniers pleins de morceaux. Combien ? » Ils répondent : « Sept paniers. » 21Alors Jésus leur dit : « Et vous ne comprenez pas encore ? »

Vont ils comprendre ? Vais-je comprendre. Ce monde de gens qui croient voir, qui ne savent ou ne veulent pas voir va t il comprendre ? C'est l'enjeu catéchétique de ce petit passage d'évangile.

Le lecteur donc – l'élève - aboutit naturellement sur celui-ci, l'aveugle, qui ne voit lui absolument rien. Mais, qui le sait, contrairement aux autres. Bienvenu dans votre réalité profonde dit cette leçon. Sans doute beaucoup d'élèves évangéliques ne sont pas arrivés jusqu'à lui. C'est une porte étroite, mais qui peut toujours être découverte.

Alors que va t il se passer avec cet aveugle ?

Marc, pour bien faire saillir l'opposition avec les pharisiens qui demandaient de leur faire un miracle "en face"; dit ceci :

Jésus prend l'aveugle par la main et le conduit en dehors du village.

Ce n'est plus en face de ceux qui ont amenés l'aveugle. C'est à part qu'il va se tenir.

Il n'y aura donc ici encore une fois aucun témoin, aucune preuve, seule pourra attester la parole de celui qui a été guéri.

Mais qui croira qu'il n'a pas été guéri tout seul spontanément ? Ou qui au fond ne pourra s'empêcher de penser qu'évidemment, au fond il n'avait jamais été malade. Il y a ceux qui prétendent voir, et d'autres qui prétendent ne rien voir.

Personne non plus ne se trouvera obligé de le croire. Et c'est un enseignement.

Nous sommes les obligés de tellement de choses et de gens dans la vie, et c'est bien que de Dieu, nous ne devenions pas les obligés. Vous n'êtes pas obligés de croire. Et si vous croyez, personne ne sera obligé de vous croire. Vous savez, les religions et même les églises qui se vantent de leur grosseur – ça arrive – regardez combien nous sommes gros , fat is beautiful, et bien souvent ce sont des églises qui obligent. Je ne dis pas qu'il ne faille pas devenir les obligés de soi même, ça s'appelle la responsabilité, mais je dis qu'en aucun cas, l'évangile n'oblige.

Il prend par la main celui qui ne voit rien et le soustrait à tout le monde, tous ces "on" qui l'ont amené jusqu'à Jésus pas forcément par "amour" de ce pauvre monsieur, mais parce que ce public , comme les pharisiens, et aussi comme les disciples, a tellement besoin d'un miracle en face. Tous ces gens qui vivent leur vie comme s'ils en étaient les spectateurs. Et c'est ça qui les rend aveugles. La société du spectacle est déjà dénoncée ici- et très clairement.
Ils ne l'auront pas, leur miracle . Jésus retire l'aveugle de leur désir et déjà d'une certaine manière le sauve. Jésus sauve cet homme de la société morbide du spectacle, du rendement, du diagnostic, de la preuve.
Faisons maintenant un point d'étape théologique : la volonté de dire de ce texte, ce que ce texte veut dire, est très simple.

L'action de Dieu n'est pas publique. Elle est privée. C'est dans un face à face, et non à la face de tous, que nait la grâce. C 'est dans l'intimité que vont s'ouvrir les yeux de la foi. C'est ce que cette suite de récits veut dire. Et cette volonté de dire, nous devons l'entendre, nous qui aurions pu rester, dans un réflexe malin, les spectateurs de ces scènes.

Pourquoi Dieu n'intervient pas publiquement. Pourquoi n'envoie t il pas un miracle bien frappant à la face des pharisiens. Pourquoi ne rafraichit il pas le cerveau collectif faible de son assemblée de disciples. Pourquoi ne guérit pas cet aveugle devant ce public qui patiente depuis des heures en attendant que le spectacle commence.

Le texte veut dire à son élève qu'en continuant à se poser ces fameuses questions, il ne s'apercevra pas de sa véritable condition, sa véritable cécité. Spectateur de l'évangile, les yeux "grands fermés" , il attendra le prochain coup de théâtre et ne saisira jamais la main de ce Jésus qu'il ne voit pas et qui l'amènerait en dehors du village.

Jésus lui prend la main et l'amène en dehors du village.


Et là il semble que ça ne marche pas.

En dehors du village, il y a des gens, pas concernés par cet aveugle. Et celui ci, après le premier traitement, si je puis dire, de Jésus, les voit "comme des arbres, mais qui marchent".

Non, il ne voit pas tout, bien, immédiatement.

Que cela nous dit il ? Que cela vient il nous enseigner ? Cela nous dit qu'après avoir renoncé à "voir" des preuves de Dieu, c'est-à-dire après avoir renoncé à renoncer à Dieu, après s'être laissé entrainé en dehors du village, c'est à dire en dehors de la bulle sociale où chacun est défini en relation et uniquement, en dehors de cette bulle de langage , qui définit les choses avant que nous ayons eu le temps de les penser, après s'être débarrassé de toutes ces mains qui l'agrippent pour l' amener là où il n'a pas forcément envie d'aller...après s'être rendu compte de sa cécité, l'humain est appelé à ouvrir les yeux, progressivement, sur ce qui l'entoure, et à passer par le stade du flou, de l'incertain, du non encore interprété, ce qui laissera en lui la trace du mystère, et même de la poésie, qui est derrière toutes ces choses tellement évidentes, un flou initial qui l’empêchera de toujours prétendre voir plus net que les autres.

Jusqu'à enfin voir net, et de loin, dit le texte. C'est-à-dire qu'il va considérer un espace plus large que ce qui saute aux yeux.

Le message qu'envoie Marc est limpide. Notre perception usuelle du monde est erronée. Sortons de votre village, risquons le face à face avec Dieu et ouvrons les yeux sur un tout nouveau monde, issu de quelque chose de beaucoup plus primordial et mystérieux que ce nous aurions pu l'imaginer.

Et la conclusion de ce récit intime de guérison nous laisse avec une interrogation. Jésus lui dit de rentrer chez lui, mais de ne pas retourner au village. Sans doute ce village qui était son lieu de travail, en l’occurrence la mendicité.

Mais dans une interprétation plus théologique, on comprend que celui qui a rencontré Dieu dans l'intimité, qui a vécu l'expérience de sentir ses yeux s'ouvrir progressivement sur une nouvelle réalité, plus profonde, n'a pas à retourner au village, dans la bulle. Désormais, il voit de loin. Il peut donc viser loin. Il est appelé à rentrer chez lui, mais chez lui ce n'est pas ou plus ce village, ce village où tous ces humains piaillent, tweetent, demandent des miracles en face, ce village où les conversations s'auto alimentent. Ce réseau social. Ce n'est pas chez lui. Cela ne l'a jamais été.

Chez lui maintenant, c'est avec Dieu. On le croira, on ne le croira pas. Il ne sera jamais une preuve pour personne. Mais lui le sait. Il voit maintenant . Loin. AMEN.

.