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Prédication du 3 septembre 2017 Par R.Philipoussi " La sortie du tragique "



Bérénice, par Charles Landelle
Bérénice, par Charles Landelle

ROMAINS 12.2

2 Ne vous conformez pas à ce monde-ci, mais soyez transfigurés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bon, agréé et parfait.

 MATTHIEU 16.21-26. 21 Dès lors Jésus commença à montrer à ses disciples qu'il lui fallait aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des grands prêtres et des scribes, être tué et se réveiller le troisième jour. 22 Pierre le prit à part et se mit à le rabrouer, en disant : Dieu t'en préserve, Seigneur ! Cela ne t'arrivera jamais. 23 Mais lui se retourna et dit à Pierre : Va-t'en derrière moi, Satan ! Tu es pour moi une cause de chute, car tu ne penses pas comme Dieu, mais comme les humains. 24 Alors Jésus dit à ses disciples : Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive. 25 Car quiconque voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi la trouvera. 26 Et à quoi servira-t-il à un être humain de gagner le monde entier, s'il perd sa vie ? Ou bien, que donnera un être humain en échange de sa vie ?

PRÉDICATION

Aussi bien que nous avons vu la semaine dernière cette façon qu'avait l'évangile de Matthieu de particulièrement exalter Pierre dans le passage précédent, dans la suite de ce passage, qui est notre évangile du jour, Matthieu rejoint le cours des autres évangiles, où Pierre est donc remis à sa place, c'est-à-dire, derrière, et ici, aussi bien que dans l'évangile de Marc, il est traité de « Satan ».

Ce passage est en réalité est très violent. Pierre, dans un bel effort d'humanité, veut protéger son maître et il se fait insulter, voire maudire. Ce qui crée une disjonction chez le lecteur, un malaise. Car évidemment, notre réflexe spontané c'est de se mettre à la place de Pierre et du coup de recevoir cette réprimande. Cela crée un effet de sidération, comme celle qui peut tomber sur un enfant qui dit quelque chose de gentil et qui tout à coup se prend une claque. C'est injustifiable évidemment. Et même s'il est raconté ici que Jésus a un « un destin » , cela ne le justifie pas d'être aussi violent avec ceux qui expriment son amour pour lui. Injustifiable, moralement, bibliquement – où est il écrit qu'on doive se prendre une insulte quand on tente de prendre soin de quelqu'un ? Quel est le commandement qui le spécifierait ?

Mais la véritable justification est bien entendu littéraire : c'est cette création d'un effet de sidération – certes passablement patiné avec le temps – mais je suis là pour redonner un peu de lustre -c'est mon métier – et cette sidération bloque la réflexion et permet de recevoir l'information « brute » de la nécessité qui va envoyer Jésus dans ce « passage », de la vie à la mort et de la mort au réveil. Le lecteur, sidéré par la claque qu'il a reçue, et même s'il ne comprend pas bien, ne peut qu' enregistrer ça. Tout cela est un effet littéraire, que Matthieu et Marc emploient, (Luc en revanche ne semble pas avoir besoin de employer et du coup le même passage chez Luc est plus banal).

Maintenant posons nous la question éminemment christologique, comme disent les théologiens, de cette fameuse nécessité. Je ne raconte pas d'histoire, c'est quelque chose qui a beaucoup agité les théologiens. « Il va FALLOIR aller à Jérusalem », et Pierre, ou quiconque voudrait empêcher cela est « satanique », c'est-à-dire ayant une volonté de contrecarrer ce qui doit arriver et qui est prévu par Dieu.

Ainsi, ici la figure de la liberté est Pierre/ Satan , et Jésus endosse la figure du DESTIN.

L'évangile, à ce stade, bien enveloppé de tradition interprétative – je le répète à chaque fois, mais l'évangile est publié au moins 50 ans après la mort de Jésus – a un discours bien cadenassé et utilise un modèle efficace.

Quel est il ? Celui de la tragédie.

Les rédacteurs des évangiles utilisent divers modèles pour encadrer les sources qu'ils collectaient. Le modèle de l'épopée, du récit héroïque, maintenant celui qui apparaît c'est celui de la tragédie dans laquelle, il n'y a aucun suspens. Ce qui doit arriver arrive tragiquement. Nous sommes dans ce passage dans ce qu'on appelle « le noeud » tragique. Le héros va mourir, et quoique veuille faire le ridicule amour humain, rien ne contrecarrera ce destin tracé.

Evidemment, tout cela est un cadre narratif . Les paroles et les actes de Jésus qui ont été collectés pour la composition des évangiles n'ont pas ce cadre, et il semble évident que dans l'existence concrète de Jésus, il n'y avait pas en permanence, comme un sous texte, inscrit en filigrane dans le ciel, les étapes d'un destin – il n'y avait que Jésus, que la poussière des chemins, il n'y avait que ce qu'il a fait et ce qu'il a dit à propos de la véritable teneur du lien entre l'humain et son Dieu, entre la Torah et la vie réelle, il n'y avait que Jésus, il n'y avait que la relation personnelle à Dieu qu'il appelait « père », il n'y avait que ce à quoi il s'affrontait et qui allait finir par le vaincre , parce que c'était le faible, et qu'ils avaient le pouvoir, mais après beaucoup de pièges tendus, de lâchetés diverses et après un jugement bâclé.

Mais revenons à ce cadre inventé par les rédacteurs, inventé pour attraper le lecteur, pour l'intéresser, pour lui donner de quoi penser, raconter, transmettre.

L'interêt de l'utilisation de ce modèle tragique où l'on voit le héros cadenassé par un destin redoutable, est justement que ce cadre va se retrouver dans les récits de résurrection, complètement brisé. Jésus ne sera plus le même. On ne le sentira plus « dirigé ». Il ira et viendra. Il apparaîtra et il consolera, il mangera même du poisson grillé avec ses disciples...

Il semble donc qu'on assiste dans les évangiles non pas à une nouvelle apologie du destin et de la fatalité – ce qu'hélas les théologiens n'ont pas vraiment saisi – mais à une écriture nouvelle exprimant la possibilité de dépasser le tragique, le fatal. Les évangiles ressembleraient à la mise en narration de la sortie du tragique, de la nécessité, et même de l'héroïsme. A cause de la résurrection.

La question qu'on peut se poser alors c'est : cette résurrection était elle inscrite elle aussi dans ce destin ? S'il fallait qu'il souffre, qu'il meure, fallait il aussi qu'il ressuscite ? Comme une espèce de richochet sur une eau plate ? En trois coups ?

Personne ne peut répondre à cette question c'est pourquoi je vous livre ma propre conception sur ce sujet . Bien sûr que je ne pense pas que la vie de Jésus est simplement la transcription d'un destin préfiguré dont il n'aurait été que le personnage passif. C'est totalement en contradiction avec d'autres affirmations théologiques qui disent qu'il est la parole de Dieu. C'est contraire à toute la représentation utile de Jésus comme modèle. Si c'est pour investir un modèle tragique, non merci.

Cependant, je veux bien lire les évangiles qui, entre autres utilisent ce modèle de la tragédie. Parce que d'une part, je peux si je veux ne ne lire que les « passages » , c'est-à-dire des extraits de la matière première, sans tenir compte de cet environnement littéraire, et que d'autre part, ce cadre me semble donner un souffle particulier. Ce cadre tragique semble en fait nous renvoyer nous même à une conception de l'existence que nous sentons trop souvent cadenassée dans une espèce de destin qui nous colle toujours sur le même chemin, le chemin de notre finitude, de notre disparition, dont les généticiens du 20e siècle nous ont appris qu'elle serait programmée. Et au moins, dans ce cadre narratif des évangiles on voit quelqu'un qui assume son destin, plutôt que tout le temps, et en pure perte, se battre contre lui.

Mais malgré tout, on n'est pas dans une tragédie, par exemple, nous ne sommes pas dans Bérénice, ou le destin prend la forme de la Raison d'Etat :

Je l’aime, je le fuis ; Titus m’aime, il me quitte.

Portez loin de mes yeux vos soupirs et vos fers.

Adieu. Servons tous trois d’exemple à l’univers

De l’amour la plus tendre et la plus malheureuse

Dont il puisse garder l’histoire douloureuse.

Tout est prêt. On m’attend. Ne suivez point mes pas.

(À Titus.)

Pour la dernière fois, adieu, Seigneur.

ANTIOCHUS

Hélas !

Mais, l'interêt des évangiles c'est qu'à la fin il n'y a pas de Hélas , dans nos évangiles, il y a un tombeau vide et on raconte ensuite la réapparition du héros totalement libéré de son destin.

Une semaine dernière, nous avons vu que les évangiles étaient un pied de nez très malin à toutes les sagesses antiques, aujourd'hui nous découvrons qu'ils peuvent apparaître comme un second pied de nez à la conception tragique de la condition humaine. Mais pour cela, il fallait d'abord abonder dans cette conception pour magnifier que, en fait, il s'est réveillé le 3e jour. Et que en réalité ce n'était pas prévu ! Pas prescrit. Et cela est magnifique. La résurrection, pour qu'elle fasse ce qu'elle est, ne peut pas être conçue comme prescrite. Et donc, malgré cette phrase ecclésiastique incorporée dans les évangiles 50 ans après l'événement pascal, je dirais bien peut être qu'il fallait qu'il souffre, ou même qu'il meure. Mais je ne dirais jamais qu'il fallait qu'il ressuscite.

On passe du Hélas, à non pas « alléluia » - alléluia voudrait dire merci mais merci c'est quand on a demandé quelque chose et qu'on l'a reçu. Personne n'a demandé dans les évangiles que Jésus ressuscite. Dans les évangiles, on passe du Hélas à «  allons bon ! » , ou «  Quoi ? » «  What ? » En fait ce n'était pas fini ! En fait, ça ne finit pas, il n'y a pas de Hélas. Tu es peut être englué dans la nécessité et dans les causes et les effets, mais le Dieu auquel tu crois est parfaitement libre et il devient ta révélation qu'au delà de ton existence tragique, il y a ton existence avec Dieu. «  Allons bon ! »

On peut donc comprendre un peu mieux cette histoire de sa croix dont il faut se charger, cette histoire de perdre sa vie en voulant la sauver. Bien sûr que tu dois porter ta propre croix, c'est-à-dire ton poids, celui qui a t'a été remis dans le super paquet cadeau que t'ont offerts tes gènes, ta culture, ton éducation et tout ce qui fait que, non, tu n'es pas quelqu'un de léger, et que oui, tu as toi-même en charge. C'est ce que, passivement parfois tu as tendance à appeler ton destin. Mais en réalité, du point de vue évangélique, c'est simplement ce qui fait de toi quelqu'un d'autonome . Cette croix que tu portes, c'est juste la responsabilité de toi-même. Ne crois pas pouvoir en être dispensé, ne crois pas y échapper, même en courant vers les sommets . Même notre président de la république, qui n'ouvre même plus lui-même les portes quand il va d'une pièce à l'autre à l'Elysée, qui ne fait plus ses courses, ni ses repas, et qui a son médecin personnel, a sa propre croix à porter : lui-même. Ce que Jésus dit à ses disciples, ce de ne pas tenter de l'oublier, en se figurant que cette croix n'existe pas et en se mettant à 'imaginer qu'on volerait au dessus de tout ce qui grouille et qui a du poids et qui reste au sol, bien au dessous de nous, être céleste.

Là dit Jésus, cette façon de vouloir vous sauver signifie en fait votre perte. Votre vie, votre existence, votre poids, votre croix, c'est vous. Vous pouvez croire que c'est votre destin, mais cette croix que nous avons à porter, ce n'est pas notre destin, c'est juste nous-mêmes. Comme Jésus a été jusqu'au bout lui même.

Et une fois que ça c'est assumé, les évangiles nous racontent que nous ne sommes pas voués à subir le déroulement parfait de la tragédie classique. Allons bon !

En Dieu nous n'avons aucun destin. Le destin est un mythe. Le Dieu biblique est celui qui se moque de la tragédie et pour qui le mot de la fin n'existe pas, même la nôtre, de fin, n'existe pas.

AMEN.

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