Menu
Les protestants des 13e et 5e arrondissements de Paris. Temple de Port-Royal (cultes tous les dimanches 10H30) & La Maison Fraternelle (cultes tous les dimanches à 18H30 (hors vacances)

Je suis le fils ainé

Prédication du matin du 31, par Robert Philipoussi



Introduction

 
Jésus parlait essentiellement en Paraboles. Dans les évangiles, on le dit :
«
Il ne leur disait rien sans employer de paraboles »
Il y a une quarantaine de paraboles différentes dans l'évangile. Très peu ont une explication. Et quand Jésus explique, c'est aux disciples, pas à la foule. (Et les exégètes disent aussi que ces explications sont ajoutées dans les évangiles par les écrivains d'un deuxième temps rédactionnel).
 
En tout était de cause, la foule recevait des paraboles brutes, sans explication.
L'usage que faisait Jésus du genre de la parabole est reconnu comme très particulier.
Il y a des paraboles dans l'ancien testament, mais elles sont orientées, par exemple la parabole de l'unique brebis du pauvre que le riche vient voler, dans le premier livre de Samuel, c'est une parabole en forme de leçon pour David. Au début de notre ère, les rabbins du Talmud emploient des paraboles, mais ils le feront de façon orientée, pour valoriser un argument d'interprétation de la Torah.
Le monde antique employait des petites histoires, mais Jésus le faisait d'une façon particulière. Avec ses paraboles, qu'elles soient des paraboles dite d'évidence – la graine de moutarde est petite mais elle donne un arbre de 3 mètres, ou des paraboles « événementielles » comme celle du jour, Jésus semait l'évangile, il semait le Règne de Dieu, un évangile qui entrait dans les oreilles de ceux qui savaient entendre et allait toucher voire bouleverser les cœurs, de ceux dont ils n'étaient pas de pierre parce que, en fait, le vrai propos de ces paraboles c'est de mettre en mouvement – mais pas de dire ou de justifier un énoncé précédent.
Daniel Marguérat, un grand spécialiste du nouveau testament, affirme qu'elles sont « extravagantes »
 
Prédication
Aucune parabole dans l'évangile n'utilise le mot Dieu, ou Christ, ou n'importe quelle mot religieux. Aucune. Après bien entendu , tout le monde peut s'imaginer qui joue éventuellement le rôle du « divin » dans une parabole, mais il est facilement compréhensible que Dieu, ou ses anges, et même ses prophètes voire ses prêtres n'y figurent pas- quelques pharisiens, mais ils ne font partie du personnel « sacré » , quelque héros biblique comme Abraham... pas de « sacré » à l'intérieur des petites histoires, que du quotidien. Pourquoi ? puisque c'est ce même sacré, c'est ce règne de Dieu que Jésus va oser mettre en regard de ses petites histoires.
Et aujourd'hui, c'est une histoire classique d'héritage et je pense que la plupart d'entre vous la connaissait. Peut-être avez vous déjà la clé de cette histoire. Une sombre histoire de jalousie entre deux frères. Mais ceux qui la connaissent ont peut être envie de la redécouvrir, et ceux qui ne la connaissent pas d'être invités à la découvrir.
 
Il est dit qu'un homme a deux fils. Le fils le plus jeune est le héros de la première grande partie de l'histoire. Nous notons sa ferme conviction de tout plaquer, de partir, sa prodigalité a donné un des titres à cette histoire...l'enfant prodigue, et puis bien sûr nous participons à ses regrets – mais c'était écrit d'avance, nous entendons ses ruminations intérieures parce que nous y sommes invités, nous observons sa tactique pour aller reconquérir l'hospitalité de son père – bref, il s'agit d'un jeune homme très énergique.
Ensuite voici le tour de fils aîné – que tout le monde se représente. Il est le gars sérieux de cette histoire. Il est celui qui a « raison ».
 
Au milieu donc nous avons ce père et son émotion particulière – on traduit qu'il est saisi aux tripes – nous le voyons se précipiter sur son fils le plus jeune avant même que sa tactique de repentance puisse agir, comme si finalement, cette repentance était inutile. Ce père qui ne laisse pas finalement son fils retrouvé le supplier. Il l' accueille directement. Il est simplement heureux, profondément ému de retrouver le fils qui était parti.
Mais s'il ne se laisse pas supplier, en revanche, il supplie, supplie son fils ainé de «  comprendre » la situation au delà de la raison.
 
Le mouvement entravé de pénitence du fils le plus jeune tombe à plat avec ce père qui a couru d'abord pour accueillir, mais lui en revanche, va supplier son fils ainé d'entrer faire la fête.
 
Donc voilà un fils qui était sorti mais qui maintenant est dedans, apprêté pour la fête, mais la conséquence de ça, c'est que l'autre fils, qui était dedans depuis toujours, se met à refuser vouloir rentrer et de participer aux agapes.
 
Voilà pour le mouvement narratif. Si on le suit, on voit qu'en gros il n'y a de la place mentale que pour un seul descendant. C'est triste, mais c'est ainsi. La parabole ne dira pas si, malgré les supplications du père, le fils ainé est finalement rentré. Et donc, narrativement, il n'est pas rentré. Et on pourra jusqu'à dire que, si on respecte les contours de cette parabole, il n'est jamais rentré. Ou pire, qu'il ne rentrera peut-être jamais!
On voit aussi que le caractère rebelle s'est téléporté du fils le plus jeune au fils le plus vieux.
Avec cette volonté que j'avais de vous aider à relire chez vous cette parabole, je me suis demandé quel était le fils le plus important- du point de vue narratif, bien entendu. Une question étrange, mais je me la suis posée encore une fois, en regardant ce qui est noté, en observant ce qu'en étude biblique de cette paroisse, nous appelons « les faits narratifs » . J'en note un que personne ne remarque en général.
Le père, il a beau se précipiter sur le fils le plus jeune, il a beau faire tuer le veau gras etc, aucune fois, il ne s'adresse jamais directement à lui. Il parle de lui, il parle à ses esclaves, mais à lui, il ne parle pas. Le fils le plus jeune n'a droit à aucune parole de son père qui lui serait directement adressée.
En revanche,le père parle à son fils ainé. D'abord il le supplie, comme nous l'avons vu. Un père qui supplie son fils, c'est assez rare dans la littérature antique et c'est tout l'art de Jésus d'introduire des « nouveautés » subliminales dans ses messages, et ensuite, ce père, à la protestation de son fils ainé , répond par une explication. Ton frère était mort, il est revenu à la vie. Il y a un occasion de se réjouir.
En regardant ce petit fait narratif, je réponds donc à ma question en disant que fils le plus important du point de vue narratif, c'est le fils ainé. Le fils le plus jeune est très fonctionnel, il part, il dépense, il rumine il revient, il tente de parler, le père l'envoie vers la fête. Il constitue " le fond narratif" (comment on dirait un fond de sauce) pour que déploie le "vrai" caractère :  le fils ainé, qui enquête, constate, proteste, revendique. Qui fait une sorte de grève. Qui existe.
C'est pourquoi je fais l'hypothèse, que puisqu'il a ce poids dans cette histoire, qu'il est le seul des deux fils à qui le père parle, je fais l'hypothèse qu'il est celui à qui une parole est adressée : donc, qu'il est le miroir de l'auditeur / lecteur ,  qu'il est le plus « important » dans le sens où la parabole va aller nous chercher par lui, elle va peut-être par lui nous faire protester.

Protester contre quoi ? Qu'avons nous en commun avec ce fils ainé ?
Qui est il notre frère cadet ?
Je n'en sais rien.
Mais il y a surement une protestation qui est capable de se réveiller en chacun, le sentiment ancré d'une injustice au fond de nous, qui fait que dans un moment d'interprétation de cette parabole, le frère ainé, c'est nous. Nous, sentant l'injustice, nous qui avons toujours été là, nous qui n'avons jamais été favorisé. Le fils le plus jeune aurait voulu demander à son père d'être traité comme un employé, – le père ne le laissera pas dire cela, mais le fils ainé lui, dit au père que lui a toujours été traité comme un esclave. Et là aussi on va noter une charge supplémentaire entre un mot clé dans les pensées du fils le plus jeune et son correspondant dans la bouche du fils ainé. «  traite moi comme un de tes employés » ----> «  j'ai en fait toujours été un esclave »
Si le fils le plus jeune prend conscience qu'il a faim et en quelque sorte ira  se convertir dans un happy-end étrange, le fils ainé lui prend conscience et c'est là le point culminant de cette histoire «  qu'il a toujours été un esclave ».
Et que maintenant la situation lui paraît insupportable, là, maintenant, à cause de cette fête, de cette fête injuste, certes il était mort, mais moi j'ai toujours été vivant. «  Je ne veux plus être un esclave »
 
Les paraboles de Jésus sont là pour aller chercher le cœur. Le père est saisi au plus profond de lui quand il voit son fils de loin, et le fils ainé n'a pas eu droit à cette émotion particulière.
 
Cette parabole est adressé aux croyants.
Elle est où l'émotion de mon Dieu à mon égard, à moi qui est toujours été là ?
Pourquoi s’intéresse-t-il toujours aux autres que moi ?
Fallait-il que je me rende compte de ma servitude pour enfin réaliser que je n'arrive pas à participer à cette communion, à cette fête...?
Vais je rentrer ? Que veulent dire ces phrases, il était mort il est revenu à la vie. Est ce que cela veut dire aussi il était mort, il est ressuscité ?
Qui est il celui-ci, c'était mon frère ?
Est ce que celui-ci qui a dilapidé la moitié de l'héritage en menant une mauvaise vie mérite t-il qu'on l'honore à ce point ?
Pourquoi son retour m'a - il permis de me rendre compte de ma servitude ?
 
Est ce cela l'évangile ? La bonne nouvelle ? Me faire me rendre compte que les choses ne sont plus comme avant et que la norme a changé, que même mon père a changé, il me supplie, moi, son fils, pour que j'entre dans la joie de la fête ?
Vais-je me rendre compte ? Vais je changer ? Où vais je toujours préférer rester dehors.
 
C'est avec de telles paraboles que Jésus annonçait l'évangile pour les gens.
 
« Il ne leur disait rien sans employer de paraboles »
AMEN

Texte
Texte

Focus sur le fils ainé (extrait d'une peinture de Rembrandt)
Focus sur le fils ainé (extrait d'une peinture de Rembrandt)
.