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"LES DEUX FILS" Prédication du 1er octobre 2017 par Robert Philipoussi



Matthieu 21.28-32 L. (traduction parole de vie)
28 Jésus dit encore : « Qu'est-ce que vous pensez de cette histoire ? Un homme a deux fils. Il dit au premier : “Mon fils, va travailler aujourd'hui dans la vigne.” 29 Le fils répond : “Je ne veux pas.” Plus tard, il regrette sa réponse et il y va. 30 Le père dit la même chose au deuxième fils. Le fils répond : “Oui, père, j'y vais.” Mais il n'y va pas. 31 Lequel des deux fils a fait la volonté du père ? » Les chefs religieux lui répondent : « C'est le premier. » Jésus leur dit : « Je vous le dis, c'est la vérité : les employés des impôts et les prostituées entrent avant vous dans le Royaume de Dieu. 32 En effet, Jean-Baptiste est venu à vous, en montrant le chemin juste, et vous ne lui avez pas fait confiance. Pourtant les employés des impôts et les prostituées lui ont fait confiance. Vous avez bien vu cela, mais ensuite, vous n'avez pas changé votre cœur pour faire confiance à Jean. »
Préface : pour bien saisir les évangiles, il faut bien comprendre que s'ils relatent des histoires se situant pendant le ministère de Jésus, il s'adressent à des communautés qui, cinquante ans après, vivent dans un contexte bien différent (temple détruit, institution des prêtres disparue, séparation entre le courant messianique des croyants au Christ qui accueille des païens convertis et les autres juifs sauvant l'héritage par la synagogue)

Prédication     par R.Philipoussi
L'évangile de Matthieu que nous suivons depuis ces dernières semaines, nous offre un nouveau cours de catéchèse qui, cette fois- ci est parfaitement explicite. Les questions pour l'animateur sont y fournies clés en main :
Première question « Qu'est-ce que vous pensez de cette histoire ? » dit Jésus aux prêtres – et cinquante ans après, dit l'évangile de Matthieu à ceux qui l'utilisent comme livret catéchétique- et 2000 ans et des poussières plus tard aux enfants de l'école biblique de Port Royal Quartier Latin, réunis dans les bureaux d'à côté - et à nous tous, ce matin.
et deuxième question «  Lequel des deux fils a fait la volonté du père ? »
Il y aura deux trajets dans cette prédication.
Le premier va écouter les échos de cette catéchèse dans le contexte de l'époque.
Le second va explorer cette histoire pour elle-même et pour nous-mêmes.
Cette histoire peut donc être comprise comme un simple piège à interlocuteurs ( les interlocuteurs dans les évangiles sont des sortes d'animaux narratifs assez facile à attraper ) en l'occurence ici, pendant le temps relaté de l'évangile- l'an 30 environ il s'agit des prêtres et des anciens du Temple-
et , cinquante ans plus tard, ce sont ceux qui hésitent à franchir le pas, le pas décisif de reconnaître Jésus de Nazareth comme Messie, comme Christ.
Il devient alors évident que cette histoire se transforme en une allégorie  valable dans le temps de la publication de l'évangile de Matthieu.
Ceux qui d'emblée disent « non » et qui finalement vont quand même accomplir la tâche sont tous ceux qui proviennent d'une autre catégorie religieuse que le judaïsme. Des gens , des gentils qui par leur histoire ne peuvent que « nier » une volonté d'un « Père » qu'ils ne peuvent même pas entendre ! Car c'est complètement en dehors de leur fabrication mentale. Des gens qui finalement, iront rejoindre le mouvement évangélique, en faisant un mouvement de conversion, c'est à dire un mouvement de rebrousser chemin.
[NB ainsi « collecteurs d’impôts, prostituées » pour le temps de l'évangile correspondent aux «  nouveaux venus, non issus de la synagogue » pour le temps de l'évangile de Matthieu, que l'apôtre Paul, dans ses épitres, appelent « les grecs », tous ceux qui donc, par leur situation disent d'abord « non », et aussi mal considérés par les tenants de la tradition ]
Allez demander à « un grec » d'être sensible aux paroles et aux actes de ce Jésus de Nazareth.
On lui dit, en s'aidant de traditions tardives, qu'il est né d'une femme et d'un Dieu.
Ça ne va pas l'étonner du tout . Son panthéon est déjà rempli de gens arrivés plus ou moins selon cette procédure : ils sont appelés des « héros », ou des demi dieux.
Donc : « non  merci».
On lui raconte des actions prodigieuses. Mais son propre répertoire en connait aussi beaucoup et des plus spectaculaires. Donc non plus.
On lui dit ...qu'il est « le Christ ».
Mais s'il comprend bien la signification de ce mot, il ne va pas comprendre pourquoi on indique que ce Jésus « a été frotté d'huile ou de quelque matière grasse », car lui, ce grec, se faisait oindre au sortir de son bain. Il ne sait pas, ce grec, que ce mot traduit le mot hébreu qui a donné Messie et il ne connait pas toute la tradition derrière, il ne connait pas le Roi Saul, le premier Messie, le Roi David, le prestigieux Messie dont ce Jésus – surnommé Christ serait le descendant. Il n'attend, ce grec, aucun Messie. Le fait même d'attendre un Messie n'est pas du tout dans sa mentalité de grec.
Donc encore une fois «  non », toujours pas.
Mais un jour, ce « grec » va finir par être touché. Et par quoi à votre avis ?
Parce qu'on lui raconterait, par exemple, que Jésus aurait marché sur l'eau ? Vraiment pas. Personne au monde n'a jamais été «converti» par ce miracle qui est en fait un texte symbolique de la seigneurie de Dieu sur la terreur qu'inspire la mer. Parce qu'il va falloir prendre le bateau, et évangéliser la méditerranée.
Il va être touché «  ce grec » par l'atmosphère de ferveur qui règne dans ces assemblées qui appellent Seigneur ce Jésus. Il va comprendre le sens « nouveau » pour lui du mot « onction » quand il va vivre l'expérience de l'Esprit qui fond sur ces assemblées. Quand il va vivre sa pentecôte à lui. Et dès lors, il va commencer à s'intéresser à cette histoire, et finalement dire « oui ».
Et puis il y a les autres : ceux qui dans les synagogues ont peut être semblé d'abord sensibles à l'histoire de ce prophète venu réveiller le sens profond de la torah. Celui qui a eu des paroles qui ont redonné de l'espoir et de la vie. Et qui ont pu finir par considérer que celui-ci était peut être Messie qu'ils attendaient. Mais au moment où il a fallu faire un choix entre « rester à la synagogue » ou « en être congédiés » car ce nouveau genre a été déclaré incompatible, au moment de rejoindre ces assemblées d'enthousiastes hétéroclites qui partageaient le pain et le vin et qui commençait à ne plus respecter les règles fondamentales, et bien finalement, ceux-là certains de ceux-là , n'ont pas franchi le pas. Ils sont restés dans le nouveau judaïsme créé par les pharisiens, le judaïsme rabbinique.
Voilà donc ce que l'évangile de Matthieu enseigne aux gens de son temps, au moment où cette funeste rupture entre le mouvement des croyants au Christ et celui de la synagogue commence à s'opérer.
Précisons- et vous l'avez sans doute remarqué - qu'il s'agit d'une méthode réellement manipulatrice, car elle oblige quelqu'un à approuver une histoire qui va ensuite le mettre en porte à faux. Mais elle oblige les contemporains de l'évangile de Matthieu à réellement se poser la question de ce que serait, pour les temps qui viennent, la volonté de Dieu.
Le second trajet va s'occuper de cette histoire catéchétique en elle-même.
La question est : Lequel a fait la volonté de son père ?
Une question qui pourrait d'abord engendrer chez nous un malaise moral si on en gardait la structure et si on la répercutait de la façon suivante : êtes vous d'accord avec cette fameuse formule du Lévitique qui dit d'aimer l'étranger comme soi-même ?
Non ? Et pourtant un jour vous serez peut être touchés par la condition de nombreux demandeurs d'asiles comme cette famille dont une femme enceinte de 8 mois laissée dans les rues de Nantes.
Oui ? Et pourquoi y a t il si peu de renouvellement de bénévoles à l'action de la Cimade dans nos locaux ? Vous voyez ? C'est le même procédé.
Maintenant, regardons vraiment cette histoire « en soi » des ces deux fils . C'est très simple, l'un dit qu'il ne fait pas, et finalement, il fait. Et l'autre dit qu'il fait, et finalement ne fait pas.
Tout est évident.
Le premier est le bon, non seulement parce qu'il fait ce qu'on lui demande mais aussi parce qu'il a eu le courage de changer d'avis, de réfléchir, ou en terme religieux, de « se convertir » de « rebrousser chemin ». Tandis que l'autre. L'autre, et bien c'est l'idéal-type de « l'hypocrite ».
Celui qui, par nonchalance ou par une bonté spontanée du moment, dit « oui » et ne fera rien. Ou même, il est peut être encore plus affreux : cet être vil serait mu par une tactique de l'enfumage. Il va faire croire pendant une longue période que les choses vont se faire en misant sur l'oubli de la demande ou - comme on dit- en se laissant inspirer par l'opinion selon laquelle tous les problèmes finissent par se résoudre par la non action – ce qui est la plus fausse opinion de tous les temps qu'on peut facilement illustrer par « tu as une maladie très grave, dont il existe un traitement, tu ne fais rien et oui finalement tu auras peut-être raison : ton problème aura disparu rapidement, mais toi avec ».
 
Reste un petit malaise
Donc le problème est réglé. Mais en y regardant de plus près et après avoir sorti cette histoire de sa gangue historique évoquée dans la première partie de cette prédication, on s'aperçoit qu'elle suscite néanmoins un autre petit malaise.
Cette histoire nous oblige à devoir nous identifier au premier. Aidé en ceci qu'il n'est pas comme tous ces bénis oui oui souvent cités en exemple, puisqu'il a dit d'abord « non ». Ce qui nous en effet semble bien correspondre à la l'image idéale de nous mêmes.
On sait dire « non » car on a la tête dure, on est méfiant, rétif, on ne s'engage pas sans réfléchir. Mais finalement, on fait les choses. Au fond, on est sage et obéissant .
Mais il y a quelque chose qui coince.
Quand sincèrement avons nous déjà dit vraiment « non » ?
Je ne parle pas de non merci. Mais un vrai « non ».
Quand avons récemment, été d'abord et farouchement désobéissant ? En cette année où nous fêtons en la tapissant d'ondes positives et festives la naissance du protestantisme, en ce 500 eme anniversaire du plus gigantesque « non » de l'histoire de l'occident, quand avons dit un vrai « non ». Je serais curieux de compter le nombre de « non » dans tous ces papiers et toute cette communication autour de la Réforme.
Cette histoire, si on la médite vraiment, et qu'on se regarde en face, quand on se déshabille un peu de nos auto considérations souvent faussement négatives et en réalité protectrices (– et à juste titre , quand comment pourrions nous compter sur les autres pour nous renvoyer une image positive ? Un peu comme ceux qui disent : mon plus grand défaut ? La franchise!)
- et bien quand on se met à nu, on s'aperçoit qu'on dit plus facilement « oui ». Pourquoi croyez vous qu'il y a cinquante pour cent de divorces en région parisienne ? Et bien à cause de ce faculté de dire oui n'importe comment. Et là on se retrouve en compagnie du second fils, l'indigne. Parce qu'en fait, ce qu'il fallait faire, on ne l'a pas fait. Malgré notre oui. On a un jour dit « oui » devant un maire et puis finalement « non ». Un non cette fois qui n'a même pas eu besoin d'être prononcé.
Et il ne reste donc plus qu'un fils et c'est nous.
Mais si la leçon catéchétique s'arrêtait là, elle n'aurait aucune utilité, sinon celle de nous avoir remis à notre place, sans espoir.
On va donc continuer en usant de notre liberté d'interprète.

Réhabilitation du second fils ?
A ce moment là, il faut retourner vers Jésus. Et lui dire, à lui. Mais toi, toi, tu as dit d'abord « oui ». Tu avais comme intention de faire la volonté de ton père, c'est ce que tu as dit dans ta première prédication dans la synagogue de Nazareth. Et beaucoup de ceux qui t'ont suivi ont cru que tu allais le faire et puis finalement, au cours de ton ministère, tu as changé de voie. Il y a plusieurs textes dans les évangiles qui montrent ton émotion, qui relatent ton trouble devant toute cette détresse du peuple que tu n'avais pas anticipé a priori. Et au lieu de devenir le simple réformateur dans la ligne que tu te destinais à être, tu t'es engagé dans un autre chemin que tu as appelé « la porte étroite » et qui était autrement plus dangereux, pour toi et pour tes disciples. Et donc d'une certaine manière, tu n'as pas fait ce qui était demandé toi qu'on appelé « le Fils ». Tu as désobéi et tu as été condamné pour ça. D'un point de vue régulier, légal, tu n'as pas respecté la volonté officielle de Dieu.
Pourtant tu as fait autre chose, tu as perçu une volonté plus impérieuse encore de celui que toi, tu as appelé directement « père », ce en bouleversant toutes les habitudes de respect. Et aujourd'hui, nous chrétiens du futur, nous te louons pour cela !Cela pour dire chers amis, qu'il reste de l'espoir pour le second fils. Dans une version plus optimiste ; il est possible que celui-ci ait dit d'abord oui mais qu'il a en fait considéré qu'il n'avait pas à obéir à quelque chose qu'il ne comprenait pas, qu'il n'avait plus envie d'être l'esclave de son père, et qu'il n'était peut être pas ce fainéant désinvolte, mais qu'il avait quelque chose de plus important à faire, ce qui certes le séparera de son frère qui restera dans son champ, mais c'est le prix à payer quand on se retrouve en cavale.
AMEN
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