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Nos ennemis sont-ils nos prochains ?

Prédication du 23 février 2020 par Nicolas Bonnal



William Turner, Étude pour Angleterre et Pays de Galles. Une épave, peut-être liée au « Phare de Longships, Land’s End », vers 1834
William Turner, Étude pour Angleterre et Pays de Galles. Une épave, peut-être liée au « Phare de Longships, Land’s End », vers 1834

Lévitique, 19. 1-2

1 Le SEIGNEUR dit à Moïse

2 de donner à toute la communauté d'Israël les enseignements suivants : « Soyez saints parce que je suis saint, moi, le SEIGNEUR votre Dieu.

Lévitique 19.17-18

17 « N'ayez aucune pensée de haine contre un frère, mais n'hésitez pas à lui faire des reproches. Ainsi, vous ne commettrez pas de péché à cause de lui.

18 Ne vous vengez pas, et ne vous souvenez pas avec colère des fautes des gens de votre peuple. Mais chacun de vous doit aimer son prochain comme lui-même. Le SEIGNEUR, c'est moi.

 

1 Corinthiens 3.16-17

16 Vous êtes le temple de Dieu, et l'Esprit de Dieu habite en vous. Vous ne savez donc pas cela ?

17 Si quelqu'un détruit le temple de Dieu, celui-là, Dieu le détruira. Oui, le temple de Dieu est saint, et ce temple, c'est vous.

 

Matthieu 5.38-48

38 « Vous avez appris qu'on a dit : “Œil pour œil et dent pour dent.”

39 Mais moi, je vous dis : si quelqu'un vous fait du mal, ne vous vengez pas. Au contraire, si quelqu'un te frappe sur la joue droite, tends-lui aussi l'autre joue.

40 Si quelqu'un veut te conduire au tribunal pour prendre ta chemise, laisse-lui aussi ton vêtement.

41 Si quelqu'un te force à faire un kilomètre à pied, fais-en deux avec lui.

42 Quand on te demande quelque chose, donne-le. Quand on veut t'emprunter quelque chose, ne tourne pas le dos. »

43 « Vous avez appris qu'on a dit : “Tu dois aimer ton prochain et détester ton ennemi.”

44 Mais moi, je vous dis : aimez vos ennemis. Priez pour ceux qui vous font souffrir.

45 Alors vous serez vraiment les enfants de votre Père qui est dans les cieux. En effet, il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons. Il fait tomber la pluie sur ceux qui se conduisent bien et sur ceux qui se conduisent mal.

46 Si vous aimez seulement ceux qui vous aiment, quelle récompense est-ce que Dieu va vous donner ? Même les employés des impôts font la même chose que vous !

47 Et si vous saluez seulement vos frères et vos sœurs, qu'est-ce que vous faites d'extraordinaire ? Même les gens qui ne connaissent pas Dieu font la même chose que vous !

48 Soyez donc parfaits, comme votre Père dans les cieux est parfait ! »

 

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Bien sûr ! Pourrait-on dire, à la lecture de ce passage du sermon sur la montagne, bien sûr, c'est si simple ! Soyez parfaits ! Dieu y arrive bien, lui !

Ce texte du chapitre 5 de l'évangile selon Matthieu peut se recevoir comme on reçoit un coup de poing, tellement il nous fait immédiatement mesurer la distance entre ce qui nous est demandé et ce que nous sommes. Tellement il met devant nous un objectif dont il nous semble que nous ne pourrons jamais l'atteindre. Tellement, en conséquence, il peut nourrir notre sens de la culpabilité.

Il est le comble de la surenchère, telle que la pratique Jésus sur cette montagne où il a entraîné ses disciples pour les enseigner. Sur une montagne, d'où il va, comme il le précise, non pas abroger la loi directement donnée par le Seigneur à Moïse sur une autre montagne, le mont Sinaï, mais pour l'accomplir, nous dit-il. Les deux montagnes se répondent. Ce n’est évidemment pas un hasard. Mais accomplir la loi, qu’est-ce que cela veut dire ?

Ce que fait Jésus, c'est revisiter les commandements de la loi juive, pour les rendre encore plus exigeants, en les conduisant dans leur logique ultime. Ainsi, dans le passage qui précède notre texte, de l'interdiction du meurtre, qu'il étend à tout mouvement d'humeur envers son frère, et qui lui inspire tout un développement sur la réconciliation, qui doit avoir une absolue priorité. Ou de celle de l'adultère que l'amène à condamner tout regard de convoitise.

Puis, au début du texte qui a été lu, c'est la loi du Talion qu'il revisite, elle aussi exposée au livre de l'Exode (21. 23-25), directement par le Seigneur à Moïse, sur le mont Sinaï, et juste après les dix commandements. Il retourne ce qui était une règle de proportionnalité, somme toute raisonnable, si on dégageait le sens de cette énumération un peu sinistre de l'Exode, sans s'en tenir à sa lettre, « vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure », une règle incitant à rester dans la juste mesure, à se garder de la surenchère et de l'excès. Une règle déjà comprise par les docteurs de la loi de l’Ancien testament comme devant conduire, en pratique, à l’indemnisation de la victime pour les souffrances qu’on lui a fait endurer.

Cette logique là aussi, Jésus la bouscule, en nous invitant à ne pas nous venger, à ne pas demander cette indemnisation à laquelle nous avons droit.

Et enfin, arrive ce retournement ultime, sur lequel je voudrais m'arrêter un peu plus longtemps. « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent ».

Tendez la joue gauche, aimez vos ennemis : voilà deux commandements qui font la marque de fabrique de la religion qui va se construire autour de la figure et de l'enseignement du Christ. Deux commandements revendiqués par les Chrétiens, mais aussi si souvent ridiculisés. Ridiculisés par ceux qui se moquent de ce qu’ils appellent la faiblesse, voire la bêtise des adeptes du Christ, mais surtout par ces derniers eux-mêmes, tant ils semblent si rarement les suivre, tant ils donnent souvent l'exemple du contraire.

Essayons de mieux comprendre.

Elle est si peu facile à respecter, cette règle, que Jésus semble lui-même oublier qu'il ne l'invente en aucune façon ? Jusque là, quand il a posé la thèse dont il va développer l'antithèse, il l'a fait honnêtement, sans déformation : « Tu ne commettras pas de meurtre », « tu ne commettras pas d'adultère », c'est la lettre du décalogue. Mais où est-il écrit, dans la loi de Moïse, « Tu dois aimer ton prochain et détester ton ennemi ? » ? Nulle part dans l'Ancien testament. Aimer son prochain, oui, bien sûr. Nous venons de l'entendre dans le Lévitique, 19. 18. Mais détester son ennemi ?

Au contraire, toujours sur le mont Sinaï, Moïse entend le Seigneur lui dire (Ex, 23. 4-5) « Quand tu tomberas sur le bœuf de ton ennemi, ou sur son âne, égarés, tu les lui ramèneras. Quand tu verras l'âne de celui qui t'en veut gisant sous son fardeau, loin de l'abandonner, tu l'aideras à ordonner la charge ». Celui qu'il faut aider à équilibrer le chargement, ce n'est pas l'âne lui-même, bien sûr, c'est celui qui t'en veut, c'est l'ennemi. Et, un peu plus loin, comme une mention spéciale pour ceux, nombreux à toutes les époques et particulièrement à la nôtre, pour qui l'ennemi, c'est l'étranger et particulièrement l'immigré, sur le mont Sinaï, le Seigneur continue devant Moïse : « Tu n'opprimeras pas l'émigré ; vous connaissez vous-mêmes la vie de l'émigré, car vous avez été émigrés au pays d'Egypte. »

Mais il faut bien dire que, malgré ces commandements très clairs, l'Ancien testament n'invite pas toujours à la tendresse à l'égard des ennemis. Qu'on songe au psaume 139. 19.22 : « Dieu ! Si tu voulais massacrer l'infidèle ! Hommes sanguinaires, éloignez-vous de moi. Tes adversaires disent ton nom pour tromper, ils le prononcent pour nuire. Seigneur, comment ne pas haïr ceux qui te haïssent ? Comment ne pas vomir ceux qui te combattent ? Je les hais d'une haine parfaite, ils sont devenus mes ennemis. » Et combien de massacres, combien de châtiments impitoyables il nous raconte !

Jésus a raison de dire que non seulement la règle a été oubliée, mais que sa transgression est devenue la règle. Comme si, avec l'humain, avec le monde des hommes, il fallait cent fois remettre l'ouvrage sur le métier.

Mais, ces quelques citations de l'Ancien testament nous éclairent, me semble-t-il, sur un des contresens qui peut nous rendre si difficile d'entendre ce commandement d'aimer ses ennemis, et de le mettre en pratique. Le verbe « aimer », en français, traduit les verbes grecs différents qui expriment notamment, l’un l’amour comme sentiment (philein), l’autre l’amour fraternel (agapein). C’est ce dernier verbe qu’utilise Jésus. Le psalmiste dit qu'il hait les ennemis du Seigneur. Mais le Seigneur lui-même, sur le mont Sinaï, il n'a pas parlé d'amour ni de haine, j'entends qu'il n'a pas parlé de l'amour entendu comme un sentiment. Il a parlé d'actes, et d'actes les plus concrets qui soient : ramener un bœuf ou un âne égaré, aider à recharger un âne qui ploie sous le fardeau. Il n'a pas exigé de nous que nous luttions contre ce qui, chez l'autre, nous rebute, nous choque, nous heurte. Non, il a demandé que nous-mêmes, nous ne soyons pas arrêtés dans nos actions par ce sentiment intérieur.

Peut-être, ensuite, et c’est une première piste pour mettre ce texte à notre portée, que la dynamique positive que nos actions, nos réactions, sauront instaurer, en arrivera, avec le temps, à faire tomber ces préventions. Ce qui compte, c’est que nous ne nous laissions pas arrêter par elles. Cette dynamique de l'amour en actes, qui peut nous faire évoluer nous-mêmes, peut aussi changer ceux que Jésus appelle nos ennemis, et qui le sont, parfois, parce que nous l'avons décidé, parce que les circonstances en ont décidé ainsi, et pas toujours parce qu'eux-mêmes ont fait ce choix.

Mais je sais que je ne m’en sortirai pas comme ça, et que respecter ce commandement ne devient pas beaucoup plus facile pour autant. Parce que ceux que le texte appelle nos ennemis ne le sont pas toujours simplement à cause d'un malentendu ou à cause des circonstances. Alors, que faisons-nous face au noyau dur de ceux qui nous font du mal, de ceux qui sont injustes avec nous et avec ceux que nous aimons ? Leur tendre l'autre joue n'est pas plus facile que de les aimer. Et à plus forte raison s'ils s'opposent à nous non pas pour contrecarrer nos projets égoïstes, mais pour des raisons qui nous dépassent, s'ils luttent contre les valeurs que nous défendons, et que nous défendons parfois au nom de l'Evangile.

Alors, tendre l’autre joue, baisser la garde, se rendre, se laisser faire, en pareil cas, est-ce vraiment la voie à suivre ? Je n’en suis pas sûr. Aimer ses ennemis, cela ne peut pas vouloir dire renoncer à se battre contre tout ce qui, dans notre monde, nous semble en flagrante contradiction avec le message de l’Evangile. Cela ne peut pas vouloir dire laisser le champ libre aux violeurs et aux assassins, et aux voleurs et aux profiteurs, que nous rencontrons en plus grand nombre.

Revenons au texte, pour essayer de sortir de ce qui ressemble bien à une impasse.

Jésus y justifie son commandement, en rappelant que Dieu fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons et fait tomber la pluie sur ceux qui se conduisent bien et sur ceux qui se conduisent mal. Comme toujours avec lui, il faut décrypter les images qu’il utilise : je ne pense pas qu’il se contente de nous parler du temps qu’il fait et de nous dire que la météo est la même pour tous. Tout simplement, il nous dit que nous ne devons jamais oublier que tous les hommes, les bons et les méchants, nos amis et nos ennemis, reçoivent également les fruits de la bonté de son père. Qu’à tous est donnée également la bénédiction divine, qu’à tous est donnée également cette graine qui a besoin de la pluie et du soleil pour croître et pour donner du fruit.

Nous ne sommes pas plus aimés, mieux aimés, par Dieu, que ne le sont nos ennemis. Voilà ce que veut nous dire Jésus.

C’est aussi ce que nous a dit, à sa manière, le Lévitique, dans le texte qui a été lu tout à l’heure : soyez saints parce que je suis saint. Tout homme est à l’image de Dieu, tout homme est saint. Et ce que dit Paul aux Corinthiens : vous êtes le temple de Dieu et l’Esprit de Dieu habite en vous. Vous me direz qu’il le dit à ses frères de l’église de Corinthe. Sans doute, mais ces frères se déchirent, certains se disent de Paul, d’autres de Pierre, d’autres encore d’Apollos. Ils se divisent, autant dire qu’ils ont des ennemis. Et puis, certains d’entre eux se croient sages, alors qu’ils sont fous. Paul n’est pas tendre avec ses interlocuteurs, dans le chapitre 3 de sa première lettre aux Corinthiens, mais il leur dit une chose certaine : vous êtes le temple de Dieu.

Nos ennemis sont le temple de Dieu. Tout autant que nous.

C’est cela, je crois, que ce commandement d’aimer nos ennemis nous invite à garder à l’esprit quand nous sommes face à nos ennemis et qu’ils nous font du mal, qu’ils font du mal. Pas à oublier qu’ils sont en train de faire du mal, pas à fuir notre responsabilité de nous y opposer. C’est aussi ce que je lis, à nouveau, dans le Lévitique : « N'ayez aucune pensée de haine contre un frère, mais n'hésitez pas à lui faire des reproches. »

Jésus utilise des catégories simples, prochain/ennemi, qui parlent à ses interlocuteurs. Mais, au moment même où il les utilise, il les bouscule, il les réduit à néant. Et il nous fait comprendre que notre ennemi est aussi notre prochain, et qu’il faut prier pour lui autant que nous prions pour nos amis.

Cela reste difficile. Disons même que cela nous reste largement inaccessible. Parfaits, je reviens à ce mot terrible par lequel Jésus termine son propos, parfaits nous ne pouvons pas l’être par nous-mêmes, malgré tous nos efforts. Nous ne sommes pas parfaits. Et en cela aussi (même si c’est une moins bonne raison que la précédente), nous sommes semblables à nos ennemis, dont nous savons bien qu’ils ne sont pas parfaits, loin de là, précisément puisque ce sont nos ennemis.

C’est aussi un peu pour cela que nos ennemis sont nos prochains.

 

Amen

 

 

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