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Les protestants des 13e et 5e arrondissements de Paris. Temple de Port-Royal (cultes tous les dimanches 10H30) & La Maison Fraternelle (cultes tous les dimanches à 18H30 (hors vacances)

PREDICATION DU 18 SEPTEMBRE 2016 "L'intendant avisé", parabole impossible ?



LECTURES :

Amos 8.4-7

4Ecoutez, vous qui harcelez le pauvre

et qui supprimez les déshérités du pays !

5Vous dites : Quand la nouvelle lune sera-t-elle passée,

que nous vendions le grain ?

Quand le sabbat finira-t-il,

que nous ouvrions les sacs de blé ?

Nous diminuerons l'épha,

nous augmenterons le prix,

nous fausserons les balances pour tromper ;

6nous achèterons les petites gens pour de l'argent,

le pauvre pour une paire de sandales,

et nous vendrons même le déchet du blé.

 

Luc 16.1-13

Luc 16.1-8 et verset 13

1Il disait aussi aux disciples : Un homme riche avait un intendant ; celui-ci fut accusé de dilapider ses biens. 2Il l'appela et lui dit : Qu'est-ce que j'entends dire de toi ? Rends compte de ton intendance, car tu ne pourras plus être mon intendant. 3L'intendant se dit : Que vais-je faire, puisque mon maître me retire l'intendance ? Bêcher ? Je n'en aurais pas la force. Mendier ? J'aurais honte. 4Je sais ce que je vais faire, pour qu'il y ait des gens qui m'accueillent chez eux quand je serai relevé de mon intendance. 5Alors il fit appeler chacun des débiteurs de son maître ; il dit au premier : Combien dois-tu à mon maître ? 6— Cent mesures d'huile, répondit-il. Et il lui dit : Prends ton billet, assieds-toi vite, écris : cinquante. 7Il dit ensuite à un autre : Et toi, combien dois-tu ? — Cent mesures de blé, répondit-il. Et il lui dit : Prends ton billet et écris : Quatre-vingts. 8Le maître félicita l'intendant injuste, parce qu'il avait agi en homme avisé.

(...)

13Aucun domestique ne peut être esclave de deux maîtres. En effet, ou bien il détestera l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez être esclaves de Dieu et de Mamon.

 

 

PREDICATION

 

Gros malaise.

Une parabole de Jésus qui dit qu'on peut toujours s'en sortir quand

- on dilapide l'argent de son patron , et qu'une fois réperé, obligé de rendre des comptes et d'être licencié, allez on falsifie, on fraude avec les clients pour les garder comme amis quand on n'aura plus de quoi subsister. Une parabole de Jésus qui dit qu'on peut toujours s'en sortir quand on est un gros paresseux : "moi bécher la terre ? Vous n'y pensez pas?" . Et quand on a a une haute idée de sa personne "mendier ? j'aurais trop honte". Une parabole de Jésus qui dit, en plus, que ce comportement-là mérite des félicitations !

 

Gros malaise aussi pour ceux qui ont recueilli cette parabole de la tradition orale et qui l'ont incluse dans la narration de l'évangile de Luc, qui ont tenté de la faire suivre de commentaires qui se révèle assez contradictoires - commentaires que je n'ai pas choisis pour la lecture car c'était un grand risque d'embrouille, mais en substance des commentaires qui disent à la fois que c'est bien de se faire ami avec l'argent injuste et aussi que c'est mal : on ne peut pas servir deux maitres, Dieu d'une part, et d'autre part cette semi divinité absolument pas prestigieuse voire un peu ridicule qui est personnifiée sous le nom de Mamon. L'argent !

Gros malaise enfin aussi pour ceux qui établissent nos textes du jour car ils ont lié ce texte avec une des saillies du prophète AMOS qui lui est très clair à propos de ceux qui exploitent , les rapaces et les fraudeurs. Une saillie ne correspondant pas du tout à ce que n'importe qui peut comprendre de cette parabole de Jésus : à savoir donc que ça mérite des félicitations d'être un gros paresseux, dilapidateur pour son propre compte, falsificateur et corrupteur actif !

Bienvenu dans la plus difficile parabole de la Bible ! Quel cadeau pour un culte de rentrée n'est ce pas ? Mais oui, c'est quand même un cadeau, car c'est un véritable plaisir de rencontrer des paraboles de Jésus, de constater que les rédacteurs des évangiles eux mêmes ont eu du mal à les intégrer, un véritable plaisir d'interpréter la Bible et de chambouler autant que possible nos façons de penser je dirais notre empilement d'idées reçues déposées là dans notre tête; sans ordre précis et qui n'attendent qu'une main salvatrice pour venir y mettre de l'ordre, comme parfois une chambre d'adolescent peut aussi attendre un sauvetage de la dernière chance.
 

TROIS PISTE D'INTERPRETATIONS

Nous allons voir ensemble 3 pistes d'interprétation parmi toutes celles possibles de cette parabole, les unes n'excluant pas forcément les autres et je terminerai par l'interprétation qui me parait le plus vraisemblable. La première sera l'interprétation ironique, la deuxième l'interprétation missionnaire et la troisième l'interprétation théologique.

Les 3 ont tout de même un point commun : une certaine provocation. Les paraboles de Jésus étaient littéralement pro- vocatrices, c'est à dire qu'elles étaient destinées à favoriser "pro" pour, un "appel" vocation. Elle créait une brêche provisoire, juste avant qu'on puisse les renfermer dans un flacon sur lequel on colle une étiquette qui dit "petit conte moral ". Il faut donc ouvrir le flacon, laisser s'échapper le génie de la parabole qui est là pour révéler des promesses, pour bouleverser notre entendement, ce bouleversement de l'entendement étant le sens littéral de ce que l'évangile nomme "conversion".

 

IRONIE
 

Le premier point de vue admettra que cette parabole est ironique. Que Jésus utilise le mode ironique. L'ironie c'est un procédé de style qui consiste par exemple à dire le contraire de ce que l'on pense dans la but de se moquer " Margaret Tatcher était une femme éminemment sympathique " ou " je reste ému de toute la bienveillance qui règne dans le milieu politique". Il se trouve que l'ironie est un procédé couramment utilisé dans l'antiquité, de Socrate à Cicéron, mais aussi utilisé dans la Bible bien que souvent on se refuse à la voir, et dans le nouveau testament ce mode est justement bien présent dans l'évangile de Luc qui est le seul dépositaire de notre parabole du jour.

Si c'est ironique allons-y, imaginons Jésus racontant donc l'histoire d'un patron dont on se rendra compte qu'il est un incapable puisque il a été incapable de discerner la malhonneté profonde et le caractère dispendieux du gérant qu'il a choisi, son homme de confiance!  Une histoire qui raconte aussi les aventures de ce gérant qui finalement repéré va aller corrompre les clients du patron pour en retirer des avantages. Et qui finalement est félicité.

Il ne s'agirait donc pas ici d'essayer de trouver de belles raisons qui ont conduit à ce que cet homme soit félicité, mais d'assister au spectacle d'un monde et de son fonctionnement. Un système, basé sur une dette écrasante pour les plus pauvres, administré pas des incompétents, ne pensant qu'à amasser le plus possible pour eux mêmes et leur confort et qui se pardonnent mutuellement et se congratulent quand ils s'aperçoivent qu'ils font partie de la même bande.

Une ironie en l'occurence très politique. On pourrait s'étonner d'une telle violence dans les paroles de Jésus, mais je rappelle que Jésus a été mis à mort à cause de ce qu'il disait, je rappelle que Luc est un évangile qui dit "malheur aux riches" et je vous invite à lire les diatribes du prophète Amos, pas du tout ironiques, directes, et à envisager que Jésus est aussi un prophète qui pouvait avoir en tête les déclarations d'un de ses plus célèbres prédecesseurs et je vous laisse imaginer les sourires grinçants de l'auditoire de Jésus quand il racontait cette histoire avec ironie.

le patron incompétent félicite son gérant malhonnète

 

Voilà donc le premier point de vue. Abordons en maintenant un autre. Le point de vue missionnaire.
 

MODE D'EMPLOI POUR LA MISSION
 

Cette histoire serait un mode d'emploi un peu crypté adressé aux premières églises qui étaient établies du temps de l'évangile de Luc, c'est à dire une cinquante d'années après la mort de Jésus. Que Jésus ait été ou non à la source de cette histoire, cela n'a pas d'importance. L'important, dans cette hypothèse est de nous permettre de percevoir ce que les premiers croyants au Christ pouvait recevoir comme modèle d'action missionnaire.

Il s'agirait ici de la version pragmatique voire cynique de la mission évangélique. L'important est de ne pas se croire hors du monde comme beaucoup de sectes le croient à cette époque de religiosité bouillonante. Une parole de Jésus qui est relatée dans l'évangile de Jean s'adresse aux disciples et leur dit que s'ils ne sont pas du monde, c'est à dire s'ils sont nés de Dieu, ils sont tout de même DANS le monde. Et pas hors du monde. Il s'agirait donc de faire avec le monde. Et au nom de la survie de la foi, symbolisée par cet intendant qui doit , par tous les moyens survivre, rester en relation avec les gens, se faire amis avec les gens pour que cet évangile là, au lieu de disparaitre comme de la fumée, reste, continue à s'infiltrer, à évoluer et ce par tous les moyens nécessaires à sa survie car en fait, dans la croyance de ces gens de cette époque, la morale régulière n'avait plus cours, car cette morale est basée sur la permanence de l'ordre social, et qu'eux, les premiers croyants au Christ pensaient que le royaume de Dieu était en train de se déployer est que la seule éthique valable était une éthique provisoire, une éthique de combat pour que la parole puisse se déployer le plus largement possible pendant le temps qui reste, avant le retour du Christ et de sa justice.
Donc : faites vous des amis. Ne restez pas sur votre montagne et dans votre idéalisme et dans votre prétendue pureté. Vous êtes dans le monde, vous êtes embarqué et vous avez une mission. Foncez !

Ce modèle a été réellement une des explications de la réussite prodigieuse de ce qu'on a appelé le christianisme qui en quelques siècles a trouvé des amis chez les puissants, chez les politiques, dans le commerce, chez les philosophes bref a gagné la société. A quel prix ?
 

THEOLOGIE
 

Et puis maintenant abordons un troisième point de vue, le point de vue théologique encore une fois celui ci n'exclue totalement les deux autres, et ce qui est bien dans une parabole qu'elle ne nous invite pas à une seule logique, elle est là pour nous faire voir, sentir de multiples aspects de la réalité.

Notre parabole "impossible" en suit une autre, celle plus facile et appelée "la parole du fils prodigue" ou pour mieux traduire du fils " dilapidateur" en l'occurence de l'héritage qu'il a réclamé à son papa, pour vivre sa vie et qui, après être tombé dans une profonde dèche, retourne chez son père avec l'intention de l'implorer, mais le père en question n'écoute même pas sa repentance car il est trop débordant de la joie de retrouver son fils et de faire la fête car son fils qui était perdu a été retrouvé, celui qui était mort est revenu à la vie dit le texte.

Cette parabole évoque le Christ qui en quelque sorte dilapide l'héritage du peuple dont il provient pour le transmettre hors des frontières de ce peuple, et cela finit par une fête qui marque à la fois sa resurrection et son retour mais aussi par un conflit avec celui qui n'a rien dilapidé et qui est resté dans les frontières prescrites. Suivez mon regard, ceux qui sont restés dans la synagogue et ont rejeté les adeptes de ce prétendu Messie.

Ce qui ouvre donc à l'interprétation théologique de de notre parabole du jour.

Nous avons un intendant qui dilapide l'argent de son maître, ce qui est la même structure, mais il y a quelque chose de plus. Il s'approprie le pouvoir du maitre, d'une façon illégitime et pourquoi faire ? Pour réduire la dette des gens. Or pardonner c'est la traduction de remettre une dette. Avant le mouvement chrétien, la seule façon de se voir remettre une dette c'était d'attendre un jubilé hypothétique ou d'aller apporter des offrandes au Temple de Jérusalem administré par des prêtres.

Du temps de l'évangile de Luc, le Temple était détruit. Mais la dette religieuse, était encore lourde, les obligations inutiles nombreuses au point de corseter complètement les gens dans la peur, alors, ces parias qui étaient les premiers croyants au Christ, qui ont été mis à la porte de la synagogue parce que justement ils racontaient librement le Dieu de Moïse à qui voulait l'entendre, qui se prévalaient de l'autorité de Dieu pour ça, ces nouveaux intendants du royaume de Dieu, autant rejetés par les romains que par les juifs mainstream, allaient illégitiment proposer le pardon à tour de bras. Certes, comme le dit cette parabole, toute la dette n'est pas remise, car ces militants libérés de l'emprise du maître n'avaient pas le pouvoir de Dieu de pardonner entièrement le péché, la dette, mais celle ci se retrouvait considérablement allégée. Et ainsi de maisons en maisons où vivaient des personnes qui avait cessé d'être totalement accablées sous le poids de leur redevance religieuse, se propageait une amitié fraternelle créee par un évangile libérateur, permettant à ces anciens esclaves d'aller eux mêmes à leur tour de devenir des gerants avisés et porter la bonne nouvelle du pardon et de tracer un nouveau chemin.

C'est donc tout à fait logique qu'il reçoivent, contre toute attente les plus sincères félicitations de leur Maitre.

Et ce qui est très étonnant c'est que ce maître là a changé du début à la fin de la parabole, il a changé de nom. Au début c'était un homme riche et à la fin c'est la maître.

Comme pour dire que Dieu lui même s'est converti à la prodigalité de celui qui a été appelé son fils.

 

AMEN

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