PREDICATION DU 20 NOVEMBRE 2016



Prédication / Antoine Peillon

Eglise protestante unie de Port-Royal & Quartier latin

Dimanche 20 novembre 2016


 

C’est un cauchemar ! Une scène d’épouvante, d’outrage, de cruauté et d’humiliation. Une scène dramatique, presque cinématographique (un certain Mel Gibson n’en a-t-il pas fait un péplum, en 2004, une « Passion du Christ » fondamentaliste, sacrificielle, extrêmement sanglante et passablement antisémite ?), un épisode terrifiant et surtout déprimant.

On pourrait, à leur lecture, se dire : « Ce sont des versets sataniques ! » Car ils nous horrifient, nous dégoûtent et, pis encore, risquent de nous désespérer - tentation capitale ! -, de nous faire douter, nous aussi, comme ce peuple mutique, ou même ces chefs religieux, ces soldats romains et ce malfaiteur, le « mauvais larron » des catéchismes, qui tournent Jésus en dérision, se moquent de lui, le torturent et l’injurient (« blasphèment », dit le grec du texte original), parce que, fondamentalement, tous lui dénient le titre de roi, de Messie et ne craignent même plus Dieu…


Ah, n’avaient-ils pas tous raison ?

L’histoire ne leur a-t-elle pas donné raison, puisque, oui, Jésus ne s’est pas sauvé lui-même, malgré les trois provocations à le faire qui font écho aux trois tentations suscitées par le Malin au désert (Luc 4 : 1-13) : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre qu’elle devienne du pain ! » ; « Si tu te prosternes devant moi, toute la puissance et la gloire de ces royaumes sera à toi ! », « Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi d’ici en bas car tu seras porté par les anges ! »

Imagine-t-on notre évangile se terminer par l’épisode de Jésus descendant de sa croix, porté par les anges… Quelle puissance, quelle gloire !

L’histoire n’a-t-elle pas donné raison aux chefs religieux, aux soldats et au mauvais larron, puisque son Père, notre Dieu, ne l’a pas secouru, ultimement, de la plus infamante des morts, pendu sur une croix, entre deux criminels ?
L’histoire ne leur a-t-elle pas donné raison, puisqu’il n’est pas descendu de sa croix par l’accomplissement d’un dernier miracle, lui qui en a « sauvé d’autres » ?

Nous aurions donc atteint ce point de renoncement possible en notre foi, de perte définitive de notre confiance en lui, Jésus, désormais ni roi, ni Messie, ni Christ, ce point de nihilisme où même Dieu, absent ou déjà mort, n’est plus crédible, n’est plus craint, n’est plus qu’objet de dérision et de provocation, de blasphème et de violence…

Sombre fin de notre espérance, aujourd’hui, dans ce temple jusqu’ici fidèle au Père, au Fils de Dieu et à l’Esprit, à l’écoute de cette dernière lecture de l’évangile de Luc, en ce dernier dimanche de notre troisième et donc dernière année liturgique, la « C » ! Sombre fin de notre confiance, à l’écoute de ce testament des testaments, en quelque sorte, dont la dernière page se refermerait sur l’humiliation, la torture et la mort sans salut de Jésus, faisant écho aux Psaumes : « Ils mettent du poison dans ma nourriture et, pour apaiser ma soif, ils me font boire du vinaigre. » (69 : 22) « Car des chiens m’entourent, une troupe mauvaise m’encercle, ils me lacèrent les bras et les jambes. Je peux compter tous mes os. Eux, ils observent, je leur suis offert en spectacle ; ils se partagent mes vêtements, ils tirent au sort ma tunique. Toi, Seigneur, ne t’éloigne pas ! Toi qui es ma force, viens vite à mon secours ! Délivre-moi de l’épée, délivre ma vie de la griffe des chiens ! » (22 : 17-21)

***

Mais ! Oui, il y a un « mais ». Car, en tête du verset 40, ce tout petit mot en français, dans notre traduction de la NBS, cette répartie jaillissante, en grec, dans le texte original[1] (apokritheis dè : « Et répondant ») est comme un axe de basculement qui divise notre péricope de ce matin en deux versants, deux pôles, deux univers, deux sens !

Car l’évangile de Luc comprend ici quatre versets (les 40, 41, 42 et 43) qui ne sont pas dans Matthieu, ni dans Marc, ni dans Jean, bien sûr, et dont le message est l’un des plus renversants de tout le nouveau Testament. Et, en tête de ces quatre versets, nous lisons bien un « mais » décisif : apokritheis dè / « Et répondant », c’est-à-dire le commencement de la Réponse !

La réponse du « bon larron » au malfaiteur qui n’a aucune crainte de Dieu ;
·      la réponse aux sarcasmes des chefs et au vinaigre des soldats ;
·      la réponse au doute et à la désespérance sataniques qui risquaient de nous gagner…

Ecoutons donc la réponse de Luc ; relisons nos versets dans le bon sens. Comme si nous étions devant une scène de film, ou d’une tragédie d’Eschyle, ou face aux tympans fascinants des portails romans de la basilique Sainte-Madeleine de Vézelay et de la cathédrale Saint-Lazare d’Autun, par exemple.
Regardons, donc, comme le « peuple » qui « se tenait là et regardait ».

Regarder ! θεωρων (théoron), dans l’original grec, c’est-à-dire, plus précisément - c’est important -, « observer », « considérer », presque « contempler », car le mot donne aussi « théorie », en français…
Regardons Jésus sur la croix, comme le faisait le « peuple » mis en scène par Luc avant les chefs et les soldats, le peuple distingué, presque opposé à ceux-là, le peuple muet de compassion (c’est-à-dire de Passion avec), le peuple dont Luc ne dit pas qu’il est de Jérusalem… Parce qu’en vérité, ce peuple, c’est le peuple de Dieu, c’est l’Eglise universelle dont Luc le convertisseur[2], le réputé médecin, le miséricordieux, le meilleur compagnon de Paul, le théologien[3] et le taureau d’Ezéchiel, est l’instituteur et le premier réformateur (Actes des Apôtres)[4].

Ce peuple, c’est nous !
Nous qui regardons, comme le « peuple » de Luc, la Passion de Jésus-Christ sur la croix, nous qui voyons que cette croix est un axe bien plus qu’une potence.

La croix de Jésus-Christ est l’axe autour duquel se redistribue tout l’espace et le temps spirituels révélés par nos versets.

En premier lieu : voyez « le peuple » en compassion muette, en observance contemplative, le peuple témoin de la royauté de Jésus-Christ. Et voyez aussi, séparé de lui, nettement opposé à lui par la traduction de la NBS, les chefs et les soldats qui se moquent et qui torturent. C’est, entre autres, la leçon politique systématique de la Bible que nous réaffirme Luc en ce moment si ultime du calvaire du « roi des Juifs », c’est-à-dire du roi d’Israël au sens spirituel, au Christ issu de la lignée de David, d’Abraham et même d’Adam selon l’évangéliste.

En second lieu : voyez la croix de Jésus, sur laquelle un écriteau signale sa royauté universelle (certains manuscrits de Luc précisent, comme l’évangile de Jean, que son inscription était rédigée « en lettres grecques, latines et hébraïques »). Cette croix du Christ figure une autre opposition symbolique : à sa gauche, il y a la croix du malfaiteur qui injurie Jésus, qui blasphème, qui n’a aucune crainte de Dieu et que l’évangile apocryphe de Nicodème[5] appelle Gesmas ; à sa droite, la croix du « bon larron », un certain Dismas, toujours selon l’évangile apocryphe de Nicodème ou les Actes faits sous Ponce Pilate.

Remarquons, au passage, que ces directions axiales de nos premier et second lieux (peuple VS chefs et soldats ; bon larron VS mauvais larron) dessinent elles-mêmes une croix dans l’espace, sur le sol, dont la croix de Jésus est le centre, la jointure, le cœur…
Et tout autour, un espace métaphysique se dessine donc.
D’un côté, en bas, à gauche, celui de la mort : les chefs qui ironisent, les soldats qui humilient et torturent, le malfaiteur qui blasphème et qui n’a aucune crainte de Dieu.

De l’autre, en haut, à droite, celui de la vie : le peuple, le bon larron et…

Et nous ?
Oui, nous aussi nous irons du côté de la vie, si nous faisons le choix de la vie éternelle, car puisque Jésus divise et qu’il est « venu mettre un feu sur la terre… » (Luc 12 : 49-53), sa croix trace les lignes horizontale et verticale à partir desquelles doivent s’orienter nos choix, à partir desquelles doivent se déterminer notre liberté et notre responsabilité qui sont entières.
Nous irons du côté de la vie, si nous regardons toute souffrance, toute humiliation et toute injustice avec compassion.

Nous irons du côté de la vie, si, comme Dismas, le bon larron, nous rompons toute complaisance vis-à-vis de nos propres classe, club, camp, gang… et si nous osons répondre contradictoirement à l’un des nôtres, au nom de la vérité.
Nous irons du côté de la vie, si, comme Dismas, nous reconnaissons nos « offenses » et proclamons l’innocence de la victime expiatoire de nos fautes, de nos délits et des crimes des chefs, des soldats ou des malfaiteurs les plus endurcis.

Nous irons du côté de la vie, si, comme Dismas, nous nous convertissons sans cesse, prenant conscience de la rédemption messianique offerte par Jésus-Christ sur la croix, dans un écho sublime aux prophéties d’Esaïe (je cite) : « En fait, ce sont nos souffrances qu’il a portées, c’est de nos douleurs qu’il s'était chargé ; et nous, nous le pensions atteint d’un fléau, frappé par Dieu et affligé. Or il était transpercé à cause de nos transgressions, écrasé à cause de nos fautes ; la correction qui nous vaut la paix est tombée sur lui, et c’est par ses meurtrissures que nous avons été guéris. » (Esaïe 53 : 3-5)

Nous irons du côté de la vie, si, même aux pires instants de notre existence sur terre, voire à l’article de la mort, nous maintenons notre foi dans le Ciel, notre confiance dans Jésus-Christ, si nous ne craignons que Dieu et faisons appel à sa miséricorde, si nous nous en remettons enfin à l’Esprit.
Alors, la Réponse de Jésus-Christ, initiée en tête des versets exclusifs de Luc écoutés en cette fin d’année liturgique et à la veille de l’Avent, nous atteindra aussi : « Amen, je te le dis, aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis. »

Tu témoigneras de la justice, de l’innocence de Dieu vis-à-vis de tout le mal que l’homme fait à l’homme. Tu prieras Jésus de te garder dans l’Esprit en chantant le Psaume (106 : 4) : « Seigneur, souviens-toi de moi, dans ta faveur pour ton peuple ! Interviens pour moi par ton salut. »
Tu seras sauvé, ici et maintenant ! Tu descendras de ta croix et le royaume où Jésus-Christ ira avec toi sera le jardin du paradis ! « Jardin », « verger », « paradis » : c’est le même mot, cité ici pour la première fois sur trois dans tout le nouveau Testament[6] ! Jardin, paradis, soit PaRDèS en hébreu, quatre lettres (pé, resh, daleth, samekh) qui proposent, chacune, selon la kabbale, un sens des Écritures (Peshat – le littéral, Remez – l’allusif, Derash – l’allégorique, Sod – l’ésotérique ou le mystique).

« Adam avait tendu ses mains vers l’arbre de la science et transgressa le commandement de Dieu. Le (bon) larron tendit ses mains vers la croix du Christ, l’arbre de vie, et il en reçut la vie. Toi, donc, étend aussi les mains vers la croix, approche de la table sainte en étendant la main, et tu recevras la vie », commentait Ephrem de Nisibe, dit « le Syrien », au IVe siècle[7].

Car, pour toi, ma sœur, mon frère : « Le Seigneur Dieu planta un jardin en Eden, du côté de l’est, et il y mit l’homme qu’il avait façonné », nous chante la Genèse (Gn 2 : 8).

Et, pour nous, peuple de Dieu, communion de tous les saints : « Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Eglises ! / Au vainqueur, je donnerai à manger de l’arbre de la vie qui est dans le paradis de Dieu », nous prophétise l’Apocalypse (Ap 2 : 7).

Amen !

 

[1] 28e édition révisée Nestle-Aland, Novum Testamentum Graece (2012). Nouveau testament interlinéaire grec-français, Société biblique française (Bibli’O), 2015.

[2] Christophe Singer, L’Evangile de Luc. Annonce de la conversion, Olivétan, 2015.

[3] François Bovon, Luc le théologien, Labor et Fides, collection Le Monde de la Bible, 2006.

[4] Jacques Cazeaux, Luc, le taureau d’Ezéchiel, collection Lectio Divina, Cerf, 2015.

[5] Evangile de Nicodème ou Actes faits sous Ponce Pilate sont les noms usuels d’un évangile apocryphe composé en grec, au IVe siècle. Dans sa forme originale (recension grecque A), il raconte le procès et la mort de Jésus puis, à travers la figure de Joseph d’Arimathie et de trois Galiléens, la résurrection et l’ascension du Christ ; il cite notamment les évangiles canoniques et insiste sur le fait que Jésus accomplit les prophéties de l’Ancien Testament.

[6] Outre Luc 23 : 43 ; 2 Corinthiens 12 : 4 ; Apocalypse 2 : 7.

[7] Daniel Bourguet, L’Evangile médité par les pères : Luc, Olivétan, collection Veillez et priez, 2008, p. 227.

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