PRÉDICATION DU 28 JANVIER 2024, par EDITH VALLÉÉ



Marc 1 ; 21 – 28  L’Homme possédé d’un esprit impur.

Edith VALLÉÉ

Ils entrèrent dans Capharnaüm. S’étant rendu à la synagogue le jour du sabbat, il se mit à enseigner. Ils étaient ébahis de son enseignement ; car il enseignait comme quelqu’un qui a de l’autorité, et non pas comme les scribes. Il se trouvait justement dans leur synagogue un homme possédé d’un esprit impur, qui s’écria : pourquoi te mêles-tu de nos affaires, Jésus le Nazaréen ? Es-tu venu pour notre perte ? Je sais bien qui tu es : le Saint de Dieu ! Jésus le rabroua en disant : tais-toi et sors de cet homme. L’esprit impur sortit de lui en le secouant violemment et en poussant un grand cri. Tous furent effrayés ; ils débattaient entre eux. Qu’est-ce donc ? Un enseignement nouveau, et quelle autorité ! Il commande même aux esprits impurs, et ils lui obéissent ! Et sa renommée se répandit aussitôt dans toute la Galilée. 

Après cette lecture à parfum diabolique, vous aurez peut-être envie d’aller voir d’un point de vue psychologique un démon de près. Eh bien, grimpez en haut de la montagne sainte Geneviève. Dans un vitrail de l’église saint Etienne du Mont, brille celle qui a sauvé Paris des Huns: derrière elle côté gauche, un diable tente d’éteindre d’un coup de soufflet la grande torche allumée qu’elle serre devant elle. Côté droit, un ange, s’apprête à ranimer la flamme avec sa torche à lui.

Tout est donné dans ce combat acharné de la lumière et de l’obscurité et pose la question à Jésus guérisseur : comment guérir de nos démons intérieurs ? Ce combat autour de Geneviève et en nous, va porter au niveau symbolique le texte du jour alors que Jésus en est au début de sa mission à Capharnaüm.

Capharnaüm, bonne stratégie : la ville carrefour d’échanges commerciaux attire nombre voyageurs. Tintamarre, circulation plus qu’encombrée, odeurs, tout y est. Dès entré dans la synagogue, Jésus enseigne selon l’usage puisque tout instructeur itinérant peut en profiter pour délivrer son commentaire des Ecritures. Moins habituel est l’effet produit par la parole de ce nouvel enseignant. L’assemblée sous le charme de la voix, impressionnée par la force des mots est bouche bée de surprise. 

Jésus est à l’évidence auteur, mot de même racine qu’autorité, auteur de ses propres paroles, loin de s’appuyer comme d’autres sur l’interprétation des scribes de renom, quitte à reproduire leur discours tel quel. Non, Jésus ne restitue rien tel quel, il ne cite personne, inspiré par l’Esprit, emporté par le texte et non collé à lui.

Soudain, dans le public, on l’apostrophe grossièrement. C’est ici que je vous propose une lecture du texte d’abord diabolique, même si la croyance au diable a cessé d’être répandue depuis le siècle des Lumières. Le propre du diable, l’étymologie grecque du mot le confirme, dia = séparer, est d’introduire la discorde entre les gens, de diviser la personne humaine, d’éloigner de Dieu. Au début du prêche de Jésus, celui qui va l’interrompre est tranquille. Mais au moment de l’invective, c’est le diable qui parle en lui devenu une sorte de ventriloque. Il dresse un barrage infranchissable entre lui et Jésus : Pourquoi te mêles-tu de nos affaires ? Voici posée a priori l’impossibilité de toute communication entre les deux orateurs, l’un visible, l’autre non. En l’interpellant le nazaréen, le démon fait valoir sa capacité à être informé de tout, tel un agent du KGB. Tout, il sait tout, même que Jésus est le Saint de Dieu, au plus proche de Lui, on ne peut rien cacher au KGB. Le démon accuse le nouveau venu de vouloir leur perte à eux tous, c’est-à-dire rendre les diables de la terre inopérants ou carrément obsolètes. Jésus n’y met pas les formes pour manifester son imperméabilité à l’agression, il impose avec force au démon de sortir de l’homme.

Dans la totale inconscience de ce qui se passe, le ventriloque saisi de convulsions pousse un cri, dernière manifestation du diable à travers lui. L’extraction ne génère aucun mal à l’homme, le démon contraint d’abandonner son pouvoir obscur tandis que l’ancien possédé revient à la lumière de la vision collective du monde. Ouf !


 

Passons maintenant à l’approche psychologique et voyons qui est ce démon, et tant qu’à faire, les divers démons peuplant notre mare aux diables intime. Il s’agit de tout ce qui ronge, diminue, inquiète, entrave : la culpabilité, la haine, la volonté de toute puissance, l’esprit de vengeance, la frustration, la désespérance…. A chacune à chacun de nous de continuer. Il semblerait même que l’on puisse être son propre diable en train de se tourmenter soi-même.

Et puis il y a les idées toutes faites. Elles savent très bien aussi tourmenter notre esprit, dévoyer notre jugement, écraser notre sens critique, barrer notre créativité, refuser l’accueil à autrui : les préjugés, l’indifférence, l’intolérance, la passivité parce que c’est tellement plus facile et sécurisant d’hurler avec les loups ou de mettre collectivement une faute dans la besace de l’autre….

Il arrive à certains tournants de l’existence que ces choses qui nous tourmentent rendent quelquefois la vie difficile et l’on voudrait bien s’en débarrasser, expulser une part de son obscurité. Autrement dit, user d’une forme d’exorcisme sur soi-même. Prenons pour exemple l’émergence du sentiment de culpabilité à chaque trébuchement. « C’est ma faute, et de toute façon, je suis nul », pour dire la chose en terme masculin, mais on pourrait les énoncer en termes féminins. 

Alors, on décide de ne plus jamais se dire « je suis nul » mais on prend la ferme résolution de noter pour soi-même « hier, j’ai fait quelque chose de nul » puis on rajoute, « ou presque nul ». La nullité de mon acte est devant moi ; circonscrite, précise, définie, elle ne pollue plus ma personne entière. Conséquence espérée : on va pouvoir remédier à ce qui nous fait mal et finit d’ailleurs par blesser autrui. 

Vouloir chasser l’un de ces maux qui nous tourmente, l’intention est louable. Mais suffit-il d’une décision pour guérir vraiment? Non, et j’en veux pour preuve un passage de Luc (11 ; 24 – 27  « Lorsque l'esprit impur est sorti d'un homme, il va par des lieux arides, cherchant du repos, et il n'en trouve point. Alors il dit: Je retournerai dans ma maison d'où je suis sorti; et quand il arrive, il la trouve vide, balayée et ornée. Il s'en va et il prend avec lui sept autres esprits plus méchants que lui; ils entrent dans la maison, s'y établissent, et la dernière condition de cet homme est pire que la première ». 

Maison rangée, ornée, le propriétaire a pris conscience que quelque chose n’allait pas. Un coup de balai avec en mains de bonnes résolutions, des règles d’organisation, de contrôle de soi, un langage fleuri à la bouche. Le tourment est-il vraiment chassé ? A en croire la parabole, non.

De même avec un souvenir traumatique que l’on voudrait oublier. On peut décider de remplir sa vie d’une surabondance d’activités pour ne plus y penser, ou peut refouler le souvenir dans son inconscient comme si rien ne s’était passé. Le souvenir traumatique est-il vraiment chassé? A l’évidence non, puisqu’il existe une expression contemporaine pour en désigner la résurgence « le retour du refoulé ». Le souvenir traumatique revient donc en force lui aussi, et l’on fait comme on dit maintenant, un burn out, on s’effondre dans un épuisement total.

Pourquoi le coup de balai, l’oubli forcé, ça ne marche pas? Il n’y a personne dans la maison. Elle est vide de vie. Tout est bien trop bien rangé. Avouez entre parenthèses que cela fait du bien d’entendre des choses pareilles, rien de mieux qu’un bon petit désordre signe de vie chez soi. Les divans des psychanalystes quant à eux sont emplis de souvenirs traumatiques laissés en plan, masqués derrière les ornements d’une vie quotidienne satisfaisante de l’extérieur.

Dans les deux cas, dans la maison, sur le divan, il manque une chose essentielle, l’amour. La maison est vide d’amour, le divan du psychanalyste suinte de mal d’amour et d’absence de pardon de tous les gens venus s’étendre dessus. 

Il manque à la maison et à celui venu s’allonger sur le divan une condition nécessaire pour accéder à la vie pleine, libérée, il manque d’abord l’acceptation de qui on est, la bienveillance envers soi-même qui justement ne va pas de soi. La bienveillance envers soi-même a besoin pour poindre, d’un regard encourageant, d’une parole de compassion qui peut très bien se glisser d’ailleurs à travers une pointe d’humour. La bienveillance pour soi a besoin pour éclore d’un peu d’amour venu d’ailleurs, même venu du passé, encore faut-il s’en souvenir. 

Parions que dans le temple de Capharnaüm, le ventriloque manque d’amour à se comporter avec tant de véhémence. Il correspondrait à ce type de personnage appelé vulgairement une « Grande Gueule ». Est-il jaloux de cet enseignant qui séduit d’emblée tout le monde ? 

On peut surtout émettre l’hypothèse que Grande Gueule est lui aussi, et peut-être encore plus que n’importe quel autre, bouleversé par la parole de Jésus. Pourquoi ? Parce qu’il ne supporte pas d’entendre le message. La nouveauté de l’invitation à vivre les évangiles, l’idée que le prochain est notre semblable, la révélation que nous sommes tous et toutes aimés de Dieu de même façon. 

C’est peut-être cela qui déstabilise l’homme, s’entendre dire qu’il est aimé alors qu’il s’est construit dans la mise à distance des autres vite définitivement catalogués, il s’est rigidifié dans la reproduction de comportements coutumiers sans que s’y mêle jamais une possibilité d’émerveillement devant la vie. Il repousse tout enseignement neuf, il refuse l’éveil à ce qui surprend. Face à Jésus, il est en train de perdre tous ses repères.

Là éclate son paradoxe. Alors qu’il crache sa haine, il énonce de lui-même une vérité qui devrait être foudroyante puisqu’elle le conduit à proclamer, et en même temps à s’avouer à lui-même, qui est Jésus, le Saint de Dieu. 

Une fois reconnu le Messie, s’il n’avait d’emblée dressé un mur d’incompréhension entre lui et Jésus, l’homme aurait peut-être cessé de jouer la Grande Gueule, il aurait pu accueillir la grâce. Perdu ! A court d’argument, proche de sentir la grâce le toucher, il choisit la convulsion, ou plutôt, la convulsion le rattrape, travaillé qu’il est jusqu’au plus profond de lui par cette contradiction, rejet inconditionnel de Jésus et attraction évidente, simultanément. Lui qui hait le nazaréen vient d’entendre l’insupportable révélation de l’amour divin. 

La confiance en Jésus à laquelle se refuse Grande Gueule génèrera plus tard bien des guérisons nous enseignent les évangiles. Elle opèrera aussi des transformations radicales à travers un enseignement qui nous est parvenu et ne cesse de nous interroger aujourd’hui encore. A commencer par ces gens du temple de Capharnaüm. Après un moment de frayeur, eux au départ bouche bée, voyez-les échanger mettant en œuvre sans le savoir une liberté nouvelle éclose dans la bouche ouverte de leur étonnement. Ils débattent entr’eux sur l’enseignant pourvu de tant d’autorité, sur cette parole puissante en train de faire voler en tous sens le recueil des interprétations habituelles. Profondément touchés les témoins de l’événement feront à Jésus une réputation d’enfer, c’est vraiment le moment de le dire, dans toute la Galilée, et grâce au démon, en plus. Gagné ! Jésus a rempli son premier objectif à Capharnaüm, asseoir sa renommée pour enseigner au plus grand nombre l’amour permanent de Dieu, sa lumière.

Accueillir cette lumière demande quelquefois de longues tergiversations entre attirance et rejet. A terme, l’humain ayant accompli tout le voyage n’est plus un ventriloque, une Grande Gueule, c’est un être humain libre sur les pas de Jésus. Nous voici parvenus au plan symbolique. La lecture symbolique, étymologiquement celle qui rassemble les parties, décrit ici ce à quoi peut tendre qui s’inspire de l’enseignement de Jésus. Non pas se voir unifié et monolithique, mais riche de toutes ses dimensions, y compris de ses contradictions. A m’accepter ainsi à travers l’amour de Dieu, ma porte s’ouvre pour accueillir qui vient y toquer. 

Il nous appartient, c’est notre liberté, de sauter par-dessus le mur de rejet des autres et de soi-même dressé par nos démons intérieurs, de dépasser l’opposition systématique de Grande Gueule et de mettre l’amour de Dieu au centre de notre vie. 

Geneviève sur sa montagne a saisi cette liberté. Souvenez-vous : au VIe siècle, la jeune femme ne ménage pas sa peine, toujours à s’occuper des innombrables chantiers qui déjà perturbent sa ville, Lutèce. Le soir tard, elle visite les travaux en cours, une torche à la main. Comme tout le monde, elle peut se laisser aller au découragement et à des tas d’autres choses. Elle aurait pu se calfeutrer dans la peur quand les Huns assiégeaient Paris. Non, elle grimpe sur les remparts avec les autres femmes et défie l’ennemi en chantant, ce qui provoque la fuite d’Attila. Elle garde toujours la lumière du Christ devant elle, certitude d’être aimée de Dieu, une certitude révélée par Jésus non seulement guérisseur, mais aussi libérateur. Aucun démon ne pourra éteindre cette flamme symbolique du rassemblement de son être en Dieu. Au-delà même de l’obscurité et de la mort, sa lumière sera toujours renouvelée. 

Puisse-t-il en aller ainsi de notre flamme ! 

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