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Les protestants des 13e et 5e arrondissements de Paris. Temple de Port Royal & Maison Fraternelle


PRÉDICATION DU 3 JANVIER " des incroyants qui regardent le ciel"

Par Nicolas Bonnal



Harald Sohlberg Nuit d’Hiver dans les Montagnes
Harald Sohlberg Nuit d’Hiver dans les Montagnes

Dimanche 3 janvier 2021, temple de Port-Royal, Mt 2, 1-12

 

Esaïe 60, 1-6

 

1 Debout, Jérusalem !  Brille avec éclat : en effet, ta lumière arrive, la gloire du SEIGNEUR se lève sur toi ! 

2 Regarde : la nuit couvre la terre, un brouillard enveloppe les peuples. Mais sur toi, le SEIGNEUR se lève et sa gloire brille sur toi.

3 Les autres peuples marchent vers ta lumière, et les rois se dirigent vers la clarté qui s'est levée sur toi.

4 Lève les yeux et regarde autour de toi !  Tous se rassemblent et viennent vers toi. Tes fils arrivent de loin, tes filles sont portées dans les bras.

5 En voyant cela, tu brilleras de joie, ton cœur battra de bonheur. En effet, les richesses de la mer arriveront chez toi, les trésors des autres peuples parviendront jusqu'à toi, Jérusalem.

6 Des troupeaux de chameaux te couvriront, de jeunes chameaux de Madian et d'Éfa. Ils viendront tous de Saba. Ils apporteront de l'or et de l'encens et ils chanteront devant tous la louange du SEIGNEUR.

 

Matthieu 2.1-12

 

1 Jésus naît à Bethléem, en Judée, au moment où Hérode le Grand est roi. Alors, des sages viennent de l'est et arrivent à Jérusalem.

2 Ils demandent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile se lever à l'est, et nous sommes venus l'adorer. »

3 Quand le roi Hérode apprend cela, il est troublé, et tous les habitants de Jérusalem aussi.

4 Le roi réunit tous les chefs des prêtres de son peuple avec les maîtres de la loi. Il leur demande : « À quel endroit est-ce que le Messie doit naître ? »

5 Ils lui répondent : « Le Messie doit naître à Bethléem, en Judée. En effet, le prophète a écrit : 

6 “Et toi, Bethléem, du pays de Juda, tu n'es sûrement pas la moins importante des villes de Juda. Oui, un chef va venir de chez toi, il sera le berger de mon peuple, Israël.” »

7 Alors Hérode fait appeler les sages en secret. Il leur demande : « À quel moment est-ce que l'étoile est apparue ? »

8 Ensuite il les envoie à Bethléem en disant : « Allez vous renseigner exactement sur l'enfant. Quand vous l'aurez trouvé, venez me prévenir, et moi aussi, j'irai l'adorer. »

9 Après ces paroles du roi, les sages se mettent en route. Ils aperçoivent l'étoile qu'ils ont vue à l'est. Ils sont remplis d'une très grande joie en la voyant. L'étoile avance devant eux. Elle arrive au-dessus de l'endroit où l'enfant se trouve, et elle s'arrête là.

11 Les sages entrent dans la maison, et ils voient l'enfant avec Marie, sa mère. Ils se mettent à genoux et adorent l'enfant. Ensuite, ils ouvrent leurs bagages et ils lui offrent des cadeaux : de l'or, de l'encens et de la myrrhe.

12 Après cela, Dieu les avertit dans un rêve de ne pas retourner chez Hérode. Alors ils prennent un autre chemin pour rentrer dans leur pays.

 

 

L’épiphanie

 

Un mot grec qui n’est pas dans le texte de l’évangile de Mathieu mais par lequel on désigne cette scène mystérieuse qui constitue, après la longue généalogie et l’annonce, faite à Joseph, de la naissance à venir, le récit de la nativité tel que nous le livre Mathieu.

 

Un mot qui signifie l’apparition, la manifestation, le fait de devenir visible. Le grec ancien l’utilise souvent pour l’apparition d’un dieu, lorsque l’un ou l’autre des dieux de l’Olympe se manifeste aux humains.

 

C’est à des mystérieux mages que se manifeste ainsi dans ce récit le Dieu vivant, l’enfant de Bethléem. Des personnages tellement incertains que la porte reste ouverte à toutes les interprétations.

 

Que nous dit le texte d’eux ? Le texte grec utilise un mot bien peu courant : magos, un homme qui détient des pouvoirs, mais lesquels ? Pas le pouvoir politique, c’est sûr, et notre habituel « rois mages » ne correspond pas du tout au sens du texte. Des pouvoirs eux-mêmes d’une nature inconnue, à tel point qu’on peut traduire le mot par magicien. Mais aussi par savant.

 

Quand on utilise la transcription française, mage, on reste dans le vague et finalement dans le mystère.

 

On peut aussi traduire par sage, comme le font certaines versions.

 

On n’est pas plus avancé pour autant !

 

Ce que nous dit encore Mathieu, c’est qu’ils viennent de l’Est, et donc sans doute de ces pays d’antique civilisation, de ce berceau de l’humanité qui est aussi, par l’intermédiaire d’Abraham, le berceau du peuple juif.

 

Pas de l’Ouest en tout cas d’où est arrivé l’occupant romain.

 

Alors, libérons-nous du texte du prophète Esaïe, qui a orienté depuis des siècles notre lecture de ce passage d’évangile, ce texte qui nous parle de ces rois qui sont éclairés par la lumière du Seigneur, des richesses du monde entier qui arrivent à Jérusalem et des chameaux qui apportent l’or et l’encens.

 

Écartons donc tout de suite une piste d’interprétation : non, ces mages ne sont pas des puissants, des souverains, des rois. Ce ne sont pas les rois de la terre qui viennent rendre hommage, s’incliner, se déclarer les vassaux, du céleste roi du monde. Matthieu, qui connaissait le livre d’Esaïe bien mieux que nous, ne confond pas rois et sages.

 

Écartons de nos représentations trop de tableaux qui nous montrent des rois en habits somptueux, suivis d’une impressionnante escorte de nobles et de serviteurs qui, en procession, viennent, dans un geste d’humilité extraordinaire, se prosterner devant l’enfant de la crèche.

 

Si l’on était tenté par cette vision d’un monde qui reconnaîtrait le Christ-Roi en cet enfant nouveau-né, le texte même nous montrerait vite dans quelle fausse route nous nous engagerions : car les rois ne seraient pas, mais pas du tout, unanimes dans cette allégeance. En effet, Hérode le Grand, lui, ne serait vraiment pas à l’unisson de ses collègues.

 

Non, les rois de la terre ne viennent pas à l’épiphanie adorer l’enfant Jésus. Au contraire, le roi du pays où celui-ci naît n’a qu’un seul objectif que nos trois sages (tenons-nous en à cette traduction) ont vite percé à jour : se débarrasser d’un concurrent potentiel. C’est bien pourquoi cette adoration des mages se déroulent dans un étrange climat d’hypocrisie qui ne trompe personne et va être suivie, sans transition, de la fuite en Egypte et du terrible massacre des innocents.

 

Tant que nous y sommes, débarrassons-nous aussi de toutes les autres idées reçues : combien sont-ils, ces sages ? Trois, bien sûr ! Bien sûr ? En fait nous n’en savons rien si ce n’est qu’ils apportent trois présents. C’est une belle idée, ne serait-ce que parce qu’elle a nourri l’imagination des auteurs de toutes les époques qui nous racontent les aventures du quatrième mage ! Mais leur nombre reste aussi une question.

 

L’un d’entre eux serait noir ? Là encore, Mathieu ne nous dit rien de tel. Et méfions-nous aussi de cette idée pourtant séduisante que les mages représenteraient la diversité humaine. On y retrouve cette tentation d’en faire les représentants de toute l’humanité qui vient adorer dans une unanimité totale.

 

L’origine, le statut, l’histoire de ces sages nous échappent. Qui ils sont, nous ne le savons pas. Les noms que la tradition leur a donnés sont de pure fantaisie : vous l’avez entendu : Mathieu ne nous parle pas de Bathazar, Gaspard et Melchior. Tout ce qui nous est dit, à tout le moins suggéré, c’est donc qu’ils sont étrangers, qu’ils viennent de loin et qu’ils ont une connaissance que bien d’autres n’ont pas.

 

Il nous reste ce qu’ils font : c’est cela qui compte et cela seulement. Parce que c’est seulement ainsi que nous pourrons nous en faire une image plus précise : c’est en regardant agir quelqu’un qu’on apprend à le connaître.

 

Et que font-ils ? Ils suivent une étoile inconnue qu’ils ont vu apparaître du côté du levant, ils emportent avec eux des cadeaux hors du commun et ils se mettent en route.

 

Ces sages regardaient donc le ciel. Ils le connaissaient bien, ils y lisaient à livre ouvert. Ils ne se contentaient pas de regarder le bout de leurs pieds, ils ne se satisfaisaient pas de leur maison, de leur famille et de leurs amis, de leur ville et de leur pays, de la marche de leurs affaires et du poids de leurs intérêts. Leur préoccupation dépassait ce quotidien terrestre.

 

Le ciel leur ouvrait un monde inaccessible, mais un monde qui permet de s’orienter, qui donne des repères, des directions à une époque où même les cartes n’existaient pas.

 

Et dans ce ciel inaccessible mais bien connu d’eux, voilà qu’une étoile inconnue apparaît. Et cet astre inconnu, nouveau, il ne se contente pas de les intriguer, d’exciter leur curiosité. Cet astre inconnu les met en mouvement.

 

Cela, c’est extraordinaire : une étoile inconnue apparaît dans leur ciel et ces sages se mettent en mouvement, ils laissent leur quotidien, leur monde rassurant et connu et ils partent en voyage. Non pas dans une direction qu’ils auraient décidée eux-mêmes et que la carte du ciel connu leur permettrait de respecter. Tout au contraire, c’est l’étoile inconnue qu’ils décident de suivre. Ils n’ont pas décidé où ils iraient, ils n’ont pas choisi une destination. Ils se sont mis en route sans savoir où ils arriveront : ils n’ont décidé qu’une chose, c’est de suivre cette étoile. Sans doute parce qu’elle répond à une profonde attente, née du lucide constat que leur monde et leur ciel ne peuvent combler le manque qu’ils ressentent au plus profond d’eux-mêmes.

 

Comment expliquer autrement qu’ils ont mis leur confiance dans cet astre inconnu, qu’ils sont intimement persuadés qu’il les mènera là où ils doivent aller, là où ils sont attendus. Ce qu’ils font, selon le récit de Mathieu, c’est qu’ils choisissent les premiers de répondre à un appel qu’eux seuls ont su recevoir : comme, trente ans plus tard, l’enfant de la crèche devenu l’homme Jésus qui entame son ministère appellera Simon et André, ou Jacques et Jean, les fils de Zébédée, qui laisseront tout pour le suivre.

 

Ces mages sont les premiers disciples. Ils se mettent en route, en suivant l’étoile comme nous sommes invités à suivre le Christ, sans savoir où il va nous entraîner.

 

Mais cela, c’est avant notre récit. Matthieu nous montre en effet les sages alors qu’ils sont arrivés à Jérusalem et qu’ils cherchent le roi de Juifs. Leur quête s’est ainsi précisée. En chemin ? Par quelle voie mystérieuse ? Ces sages de l’est qui viennent de si loin n’ont aucune raison d’être juifs. Nous n’en saurons pas plus.

 

Ou plutôt si : nous savons l’essentiel. Matthieu, qui s’adresse pourtant avant tout aux disciples du Christ venus du judaïsme, fait un choix radical : les premiers disciples ne sont pas des juifs : ce sont des étrangers, des païens, très vraisemblablement ! L’apôtre Paul, dans sa lettre aux Ephésiens, sait utiliser ce texte pour affirmer la place des non-Juifs dans les premières églises chrétiennes.

 

Et l’évangéliste ne s’en tient pas là : à ces sages orientaux en chemin, il va opposer les chefs des prêtres du peuple juif et les docteurs de la loi. Ceux-là savent, ils ont toutes les clés, ils connaissent sur le bout des doigts le premier testament. Non seulement ils savent qu’ils attendent le Messie qu’annoncent les prophètes mais voilà qu’ils savent même trouver dans un passage du prophète Michée où il doit naître.

 

Cette science est utile à nos sages, mais ce sur quoi insiste l’évangéliste, c’est qu’en revanche, elle laisse ces docteurs de la loi dans une totale indifférence. Les voit-on, en effet, emboîter le pas aux mages ? Quitter le confort de Jérusalem la capitale pour cette bourgade méprisée de Judée ? Pas du tout. Ils savent, mais ils ne vivent pas. Ils savent mais ils ne suivent pas. Cette connaissance est pour eux purement livresque : elle n’est pas source de vie.

 

C’est à ce stade qu’il faut s’arrêter sur un des autres points forts de ce récit. Choisir de suivre l’étoile, choisir de devenir disciples, ce n’est pas une décision forcément facile à prendre. Ce serait, pour les docteurs de la loi, s’opposer à Hérode. Nos mages, qui arrivent de si loin dans un pays inconnu d’eux, ont bien compris que les intentions de ce dernier étaient tout sauf pures et pieuses. Les docteurs de la loi et les chefs des prêtres connaissent parfaitement leur roi, ils savent qu’il est cruel et qu’il est prêt à tout, y compris pactiser avec l’occupant romain, pour garder le pouvoir. Suivre les sages et l’étoile et aussi les enseignements du prophète Michée, c’est un risque que, visiblement, ils décident de ne pas courir.

 

On l’a déjà relevé : ce récit n’est pas celui, bucolique et joyeux, de l’enfant de la crèche, de l’âne et du bœuf, des bergers et du chœur céleste. C’est celui d’une naissance qui fait peur aux puissants, et il n’est jamais bon pour la paix publique et les droits de l’homme que les puissants aient peur. Pour échapper à la peur et à la violence d’Hérode, les parents de l’enfant vont devoir fuir. Et le massacre des innocents n’est pas un conte de Noël.

 

Pourtant, c’est, pour nos sages, la joie qui est au rendez-vous, la joie qu’ils éprouvent en retrouvant l’étoile, qui s’arrête au-dessus de la maison où les attend l’enfant. La joie qui les pousse à rendre hommage à cet enfant qui la leur dispense, et à lui offrir les présents symboliques qu’ils ont emportés.

 

Résumons-nous : ce récit choisit le parti non pas des bons théologiens et des fins connaisseurs de la Bible, de la hiérarchie ecclésiastique, mais celui d’incroyants qui regardent le ciel, sans doute parce qu’ils savent qu’il y manque une étoile ; ces sages sont prêts à tout quitter pour répondre à l’appel de cette étoile qui leur manquait, ils sont prêts à la suivre sans savoir où elle les conduira ; ces sages n’ont pas peur de s’opposer aux puissants, pour suivre le chemin sur lequel ils ont été appelés ; et ce chemin les mène à un petit enfant, la fragilité incarnée, qui ne sait que faire des cadeaux qu’ils ont apportés, car c’est lui qui est la source de la joie qu’ils ressentent.

 

Alors, oublions couronnes et chameaux, et toute l’imagerie naïve d’une épiphanie qui voudrait nous faire croire qu’avec les mages, le monde entier a reconnu son roi. Et mettons-nous en chemin pour vraiment reconnaître le nôtre, parce que ces sages dont nous parle Matthieu, tout simplement, ils nous montrent la voie des disciples que nous sommes appelés à être.

 

Amen


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