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Les protestants des 13e et 5e arrondissements de Paris. Temple de Port-Royal (cultes tous les dimanches 10H30) & La Maison Fraternelle (cultes tous les dimanches à 18H30 (hors vacances)

Prédication 22 octobre " Cyrus, César, Jésus"

"Nous sommes bien plus ignorants de nos actions notoires et pour ainsi dire palpables que de nos pensées invisibles ou de nos chimères les plus fugitives" Maurice Blondel, L'ACTION (1893)



Prière d’illumination 
Esprit saint, Esprit de lumière, nous te prions : au moment où nous allons lire les Ecritures que nos pères et nos mères dans la foi nous ont transmises, souvent au prix de grandes peines, viens nous éclairer afin qu’elles deviennent pour nous, aujourd’hui encore, paroles de vie. Fais qu’elles soient paroles de foi, paroles d’espoir, paroles d’amour et de courage. Oui, de ce papier et de cette encre, fais naître pour nous, par notre voix, la présence de la Parole de Dieu, afin qu’elle nous conduise sur les chemins qui mènent au règne de Dieu. Nous te le demandons au nom de celui qui seul est pour nous, en vérité, Parole de Dieu, lui qui l’était, qui l’est et le sera, Jésus, notre Seigneur. Amen.
Lectures   
Esaïe 45.1-61 Voici ce que dit le SEIGNEUR à l'homme qui a reçu son onction, — à Cyrus, que j'ai saisi par la main droite, pour terrasser devant lui des nations, pour détacher la ceinture des rois, pour ouvrir devant lui les deux battants, et que les portes des villes ne soient plus fermées : 2 Je marcherai moi-même devant toi, j'aplanirai les pentes, je briserai les battants de bronze et je casserai les verrous de fer. 3Je te donnerai des trésors enfouis, des richesses cachées, afin que tu saches que c'est moi, le SEIGNEUR (YHWH), qui t'appelle par ton nom, et que je suis le Dieu d'Israël. 4 A cause de Jacob, mon serviteur, d'Israël, celui que j'ai choisi, je t'ai appelé par ton nom ; je t'ai paré d'un titre, sans que tu me connaisses. 5 Je suis le SEIGNEUR (YHWH), et il n'y en a pas d'autre, à part moi il n'y a pas de Dieu ; je t'ai préparé au combat, sans que tu me connaisses, 6 afin que l'on sache, du soleil levant au couchant, qu'en dehors de moi il n'y a que néant : je suis le SEIGNEUR (YHWH), et il n'y en a pas d'autre.
Matthieu 22.15-21
15 Alors les pharisiens allèrent tenir conseil sur les moyens de le prendre au piège en parole. 16 Ils envoient leurs disciples, avec les hérodiens, pour lui dire : Maître, nous savons que tu es franc et que tu enseignes la voie de Dieu en toute vérité, sans te soucier de personne, car tu ne regardes pas à l'apparence des gens. 17 Dis-nous donc ce que tu en penses : est-il permis ou non de payer la capitation à César ? 18 Mais Jésus, qui connaissait leurs mauvaises intentions, répondit : Pourquoi me mettez-vous à l'épreuve, hypocrites ? 19 Montrez-moi la monnaie avec laquelle on paie la capitation. Ils lui présentèrent un denier. 20 Il leur demande : De qui sont cette image et cette inscription ? 21 — De César, lui répondent-ils. Alors il leur dit : Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. Orgue
Prédication
Personne ne sait exactement ce qu'il fait – en témoigne cette phrase de Jésus sur sa croix demandant à son père de pardonner à ceux qui ne savent pas ce qu'ils font. Nous mêmes, qui pourtant en avons l'illusion, ne savons pas exactement ce que nous faisons. Certes, nous savons par exemple que ce que nous faisons quand nous nous levons un dimanche matin pour aller au culte, quand nous préparons notre café, quand nous nous installons sur ces bancs, quand nous lisons les textes du jour. Mais ce que nous ne savons pas, c'est la généalogie de chaque geste que nous faisons. L'histoire de chacun de nos gestes. Si nous la connaissions, elle nous en donnerait le sens dans toute sa plénitude. Et nous serions des dieux.
Prenons l'exemple trivial du café, que certains d'entre nous boivent le matin. Ils le boivent, l'apprécient. Ils ont conscience de leur acte. Mais savent-ils qu'en 1511 en signe de protestation contre la popularité du café, les autorités de La Mecque voulaient brûler les sacs de graines. Selon elles, les endroits où l'on buvait le café – des cafés – étaient des lieux de débauche et de contestation.
Savent-ils, ceux qui à moitié endormis sirotent leur café, qu'après l'arrivée celui-ci, en Europe, des prêtres italiens ont tenté de le faire interdire par le Pape Clément VIII, parce que c'était la boisson des infidèles. Savons-nous, qu'en 1674, des femmes signèrent une pétition, clamant que le café éloignait leurs maris, qui semblaient préférer passer du temps au café plutôt qu'au domicile ? Qu'en Allemagne, on pensait que le breuvage rendait stérile et que donc, on tenta de l'interdire aux femmes. Et j'allais oublier qu'à Boston cette boisson gagnait en popularité, après qu'elle avait traversé l'Atlantique jusqu'à obtenir le rang de boisson nationale après que des rebelles avaient jeté à la mer le thé surtaxé par la couronne britannique.  En laissant ce produit se mélanger à notre sang, nous ne savions pas exactement que nous laissions couler en nous une méfiance historique vis à vis des Anglais.
Alors certes, nous buvons un café, c'est ce que nous faisons, mais nous ne connaissons rien de la généalogie de notre acte, et plus généralement, presque rien de ce que l'on pourrait appeler le mystère qui entoure chacun de nos gestes et leur donne du sens et de cet oubli permanent Seigneur, Père de Jésus, oui pardonne nous.
De la même façon, nous ne savons pas non plus exactement où nous sommes. Certes, nous pouvons déterminer notre latitude notre, longitude, notre élévation, en l'occurence 37 mètres, ici. Mais, sans parler de l'ignorance de notre localisation dans un Univers en expansion, nous ignorons à peu près tout de ce qui a fait que ce lieu, Temple de Port Royal existe. Certes, en cherchant dans des archives, nous pouvons repérer les goûts néo byzantins d'un richissime pasteur maître d'ouvrage en 1898, mais ne savons pas grand chose de la généalogie de cette table, par exemple, qui n'est qu'une table mais qui ne serait pas là, ni une simple table, ni sans doute nous tous autour, si dans les temps anciens, elle n'avait pas été un autel sur lequel se pratiquait des sacrifices sanglants d'animaux, nous oublions aussi que même cette chaire où je suis est une espèce d'organisme génétiquement modifié, fille d'un croisement entre une chaire professorale où se donne des cours magistraux et le lieu d'expression d'un prophète des temps bibliques dont nous espérons encore, en ce lieu exact avec ses latitudes longitudes et élévation, entendre l'écho de la voix. Et nous ne réalisons pas que nous, petite assemblée du 22 octobre 2017 nous sommes aussi dans une assemblée qui se perpétue depuis deux millénaires et bien avant. Que nous sommes dans la généalogie continue de la proclamation de l'évangile. Alors, oui, trop de mystère nous entoure pour que nous puissions dire exactement où nous sommes, et ce que nous faisons exactement. Et ce mystère qui nous entoure, dont on peut certes découvrir certains fragments, mais dont nous ne connaitrons jamais l'ampleur, nous invite non seulement à l'humilité mais aussi à la reconnaissance contemplative devant l'immensité qui nous dépasse.
Et sans Cyrus, et lui aussi on l'oublie, sans Cyrus, fondateur de l'empire Perse, nous ne serions pas là. Cyrus, nommé dans le texte du prophète Esaie qui a été lu. Cyrus 2, Cyrus le grand, et comme un grand, qui a eu droit à sa nativité mythologique. On raconte que son grand père maternel, Roi des Mèdes, aurait été informé par un devin que son petit fils allait devenir Roi à sa place. Si bien qu'il a missionné un serviteur pour s'en débarrasser. Mais celui-ci a en fait confié l'enfant à une famille dont la mère avait eu un enfant mort né. Ce défunt a donc servi de substitution, de leurre. Mais 10 ans plus tard, le subterfuge a été découvert par le grand père, qui a donc organisé un festin dont le plat principal était le fils de ce pauvre serviteur.
Toujours est-il que l'enfant a bien grandi, qu'il a vaincu les Babyloniens, excusez du peu et là, c'est de l'histoire. Victoire qui a donc permis aux hébreux exilés de retourner à la Maison, et de rebâtir leur Temple.
Si bien que des passages de la bible le magnifient, jusqu'à lui donner le titre prestigieux de Messie. À la première signification de ce terme qui désignait « le Roi », celui qui a reçu l'onction, s'ajoute cette seconde signification qui perdure encore aujourd'hui : « sauveur ».
Il est incontestable que dans cette période du retour d'Exil, le premier Messie au plein sens du terme était ce fameux Cyrus, qui avait permis aux juifs de rebâtir, dans la cadre d'une satrapie – d'un gouvernorat - leur religion, période dans laquelle les juifs réinventèrent leur religion.
Ce qui est étonnant car celui qui est consacré comme Messie par certains , celui qui disait de lui-même : J'ai libéré ceux que le joug accablait dans Babylone, . Je suis CYRUS, le roi de toutes choses, roi de toute la terre... " était inspiré de Zarathoustra, le prophète qui invoquait, déjà, un royaume de justice.
Il a été dit que la première déclaration des droits de l’homme a été rédigée au 6e siècle av.JC, sous Cyrus qui aurait donc inventé les droits humains, rien de moins.
Selon cette charte, découverte au 19e siècle en Mésopotamie, conservée aujourd’hui au British Muséum, les peuples de l’empire jouissaient dune liberté totale de croyance, de langue et de coutumes : « J’ai accordé à tous les hommes la liberté d’adorer leurs propres dieux et ordonné que personne n’ait le droit de les maltraiter pour cela. J’ai ordonné qu’aucune maison ou propriété ne soit détruite. J’ai garanti la paix, la tranquillité à tous les hommes. J’ai reconnu le droit de chacun à vivre en paix dans le pays de son choix… » .
Quand on raconte que la Bible est le terreau fertile de la prise de conscience des droit humains, on doit aussi se pencher sur celui qu'on pourrait nommer le Mécène de tout cette histoire. Le premier libéral du monde. Cyrus.
Donc, chers amis, sans Cyrus, qui était bien entendu aussi un stratège, sans ce héros quasi mythologique sauvé dès son enfance d'une mort tragique et programmée, nous ne serions pas là, nous qui perpétuons l'héritage, car nous n'aurions rien à perpétuer si notre héros du jour n'avait pas autorisé 40 000 familles juives à retourner à Jérusalem, sous sa bienveillante gouverne. Même si la Bible contourne ce gros problème en disant que c'est le Dieu d'Israël qui avait tout prévu et qu'en gros, même Cyrus ne savait pas ce qu'il faisait exactement, en affirmant comme dans notre texte du jour «  je t'ai paré d'un titre, sans que tu me connaisses », de la même façon que des discussions de juristes musulmans et un esprit anti anglais se trouvent au fond de notre tasse de café, au cœur de notre Bible, se cache un Roi zoroastrien, considéré comme le Messie par les plus grands prophètes bibliques.
Ainsi même si le mystère reste entier, des petits pans de compréhension généalogiques peuvent éclairer notre trajet dans la nuit que nous ne savions sans doute pas si profonde, habitués à la marche que nous sommes, dans cette nuit que nous prenons pour le jour.
Alors que nous n'aurions jamais vu le jour.
En ce qui concerne l'explication de la réponse de Jésus à ces interlocuteurs dans l'évangile de Matthieu, je me permets de vous renvoyer à une prédication commise en 2011 qui se trouve sur le site, qui permet d'en comprendre le contexte immédiat, mais aujourd'hui, en fonction de ce qu'on arrive à lire au fond de notre tasse de café en tissant des lignes historiques, on peut mieux comprendre la force de la rupture qu'opère Jésus en répondant à ses interlocuteurs qui veulent le piéger à propos de cet impôt particulièrement inégalitaire qui s'appelle la capitatio. Jésus distingue brutalement le César, en l'occurence Tibère, un lointain successeur de Cyrus dans le sens de « Roi du Monde », et Dieu. Il rompt ainsi peut-être avec cette habitude dans laquelle semblait s'être installée le peuple, cette confiance masochiste et énamourée et souffrante envers ceux qui l'exploite et l'occupe, cette croyance que le pouvoir est par définition légitime. Jésus rompt un certain pacte, et affirme que le César n'est qu'un César et qu'en quelque sorte ce serait bien de revenir au fondamental à savoir n'adorer que Dieu seul. Et n'adorer que Dieu seul, en pratique, cela veut dire ne s'agenouiller que devant Dieu seul, donc devant aucune des ses représentations humaines ou figurées. Jésus, dans sa réponse, s'il ne prend pas le risque d'affirmer qu'il ne faut pas payer cet impôt, fait davantage, il remet l'humain à sa place, même si cet humain est un César et même s'il est Roi du Monde. À ce moment-là de l'histoire humaine, même Cyrus n'est plus la figure symbolique du Messie car même sa puissance a été vaincue, par les Grecs, en l'occurence, eux mêmes ensuite défaits par les Romains, qui seront eux aussi défaits. À ce moment là de cette prise de parole, le Messie perd définitivement sa première signification : celle de Roi. À ce moment là, dans cette controverse s'annonce que le salut ne viendra pas d'un Roi quelconque. « Ma royauté, a dit Jésus, n'est pas de ce monde ». L'évangile, pour garder sa force prophétique, devra donc se préserver de la « mondanité ». Le christianisme, lui, a en partie oublié ce principe.
Le salut se proclame désormais dans le geste qui nous distingue de l'attitude de l'esclave et nous sort de ces soumissions successives à des empires qui se défont continuellement. Ce geste, avec toute ses généalogies, que nous faisons en levant la coupe de la libération, que nous faisons en partageant notre pain issu de cette manne qui nous offerte dans notre désert.
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