Menu

Les protestants des 13e et 5e arrondissements de Paris. Temple de Port Royal & Maison Fraternelle


- Prédication du 1er février 2015 : LA LOI DU GENRE -

מינים



LECTURE  
Marc 1.21-28
 
21Ils entrent dans Capharnaüm. S’étant rendu à la synagogue le jour du sabbat, il se mit à enseigner. 22Ils étaient ébahis de son enseignement ; car il enseignait comme quelqu’un qui a de l’autorité, et non pas comme les scribes. 23Il se trouvait justement dans leur synagogue un homme possédé d’un esprit impur, qui s’écria : 24Pourquoi te mêles-tu de nos affaires, Jésus le Nazaréen ? Es-tu venu pour notre perte ? Je sais bien qui tu es : le Saint de Dieu ! 25Jésus le rabroua, en disant : Tais-toi et sors de cet homme. 26L’esprit impur sortit de lui en le secouant violemment et en poussant un grand cri. 27Tous furent effrayés ; ils débattaient entre eux : Qu’est-ce donc ? Un enseignement nouveau, et quelle autorité ! Il commande même aux esprits impurs, et ils lui obéissent ! 28Et sa renommée se répandit aussitôt dans toute la Galilée.

 PREDICATION
 
L'évangile de Marc ne fait pas beaucoup parler Jésus. Il se contente souvent de dire que les gens sont stupéfiés de ses paroles ou de ses actes. Le récit que vous avez entendu est typique de ce mode de narration. Mais ce qui est vraiment  typique des trois premiers évangiles,  c'est  une permanente polémique avec les pharisiens.
Un prédicateur ne devrait pas se satisfaire longtemps de ce duo dansant: pharisiens
vs disciples de Jésus. Pour ne pas en rester à cette polémique,  Il  lui  faudra agrandir le contexte.
C'est pourquoi d'abord, par un détour historique pas trop barbant - nous le souhaitons tous - j'évoquerai  
le bon et le mauvais genre - il s'agira des "genres" religieux, des groupuscules qui labouraient le terrain de cette époque. Ensuite nous tenterons de "sentir " le passage de ce temps où les "genres" cohabitaient à peu près tranquillement, vers le temps où ces genres ont vraiment décidé que "c'étaient eux les bons genres !". Nous parlerons aussi du moment dans ce passage,  où une catastrophe aurait pu être évitée. Ensuite nous ferons une hypothèse sérieuse sur ce que Marc a vraiment voulu dire avec ce récit du démoniaque de la synagogue, et c'est assez subtil. Enfin nous verrons, contre Marc lui-même, ce que tout ça nous enseigne réellement.
 


LES GENRES

L'évangile de Marc se publie dans un temps où les "croyants au Christ" n'étaient pas du tout séparés des autres juifs. Mais c'est un temps où ils devaient être déjà désignés comme des "MINIM"  [ מינים ] joli terme, qui signifie en hébreu " genres" ou "espèces" au pluriel. Ce terme, de Minim, par la suite, après que le Temple a été détruit et après que les pharisiens se sont d'eux-mêmes élus comme l'instance orthodoxe, a désigné tous les dissidents !
Qui étaient là avant, mais qui dès lors devenaient des hérétiques.
 
Parmi tous ces genres, il y avait donc les premiers croyants au Christ, des juifs, appelés peut-être Nazoréens, mais aussi beaucoup d'autres, comme les esseniens , les gnostiques, les sadducéens (qui ne croyaient pas à la resurrection mais qui tenaient le Temple), et d'autres.
 Tout ceux-là , étaient d'abord des gens qui faisaient "leur genre", jusqu'à finalement constituer un mauvais genre.
 Alors quand le narrateur dit , à ce moment où Jésus va prêcher dans la synagogue de capharnaüm que " il enseignait comme quelqu’un qui a de l’autorité, et non pas comme les scribes ", c'est un symptome de bagarre idéologique. Il ne faut pas boire ces paroles comme - j'allais dire - parole d'évangile  ! - mais comme l'acte d'un groupe qui tente de marque un point sur un autre groupe.
 Les scribes, ce sont les pharisiens, ceux qui vont devenir le bon genre, par rapport à toutes ces sectes qui vivaient tranquillement dans leur genre et qui d'un coup, et plus ou moins contre leur gré, vont devenir des mauvais genres


LE PASSAGE

 Je voulais déjà d'abord vous faire sentir cela. Ce passage. Entre le fait de vivre tranquillement sa différence, au fait de brusquement devenir enfermé dans celle-ci, en étant désigné comme différent par une instance qui s'est auto décrétée comme la norme. Avant on était différent comme tout le monde en somme, après on devient l'autre. Et on réussit ou non à s'adapter, soit en se reniant et en se fondant, soit en se revendiquant de notre genre. Ces histoires de genres évoquent beaucoup d'autres histoires de genres. Tel n'est pas le propos de ma prédication, mais c'est la même problématique.
La plupart des ces genres de cette époque se sont dissous, ont disparu, même si certaines de leurs mélodies conceptuelles continuent d'infiltrer les théologies...Les croyants au Christ, eux, ont probablement été les plus agressifs. Déjà, ils ont accueilli dans leur groupe les non juifs - et toute espèce de non juifs ! En cela ils ont d'abord cassé la loi du genre  -  et cette agressivité a payé . Mais hélas , ils ont fini par réussir à devenir eux aussi une  institution qui elle aussi, finira par décréter qui seraient les mauvais genres... 
 
Les protestants, avant que ne s'abattent sur eux les persécutions, dans la période où les idées nouvelles étaient tendance (la renaissance) avant que la politique ne s'en mêle, ou avant qu'on perçoive vraiment comment leur dynamique pouvait être dangereuse, étaient eux aussi, d'une certaine manière, acceptés. Du moins, on pouvait négocier. Jusqu'à ce qu'ils représentent 20 pc des français et que le fameux Edit de Nantes soit completement détricoté.
Et ils sont devenus du mauvais genre. Des hérétiques alors qu'ils ne l'étaient pas, et que même, cela n'a jamais été l'intention des réformateurs.

 Résumons :  MINIM , genres, et puis après mauvais genres. Comme on dit " espèce de "... Une assignation à l'être qui ne sera jamais qu'un décret émis par une instance qui a fait elle-même oublier son origine, faisant croire qu'elle a toujours été l'étalon or de la raison, de la pureté. Alors que c'est complètement faux. La genèse le dit bien : nous sommes tous né dans la boue et la confusion.


LE MOMENT
 Cet axe, est essentiel pour comprendre les évangiles et les polémiques qui s'y déroulent, et avec Marc, nous avons le seul évangile dont la première publication pourrait se situer avant le décret, au moment - ce moment précieux - où la séparation n'est peut-être pas encore fatale, ce moment où si chacun avait pu ouvrir son coeur et se laisser légèrement -comment dire- infléchir, relativiser par l'autre, comme dans un mouvement amoureux, la cassure , et à travers elle la fixation d'identités distinctes, aurait pu ne pas avoir lieu.
 Revons un peu : si les pharisiens et les Nazoréens, où les croyants au Christ avaient pu s'ouvrir réciproquement
 
- Bon d'accord on accepte que pour vous ce Jésus soit le Christ, ou un Christ, à condition que vous n'en fassiez pas un Dieu
 - Ah ça c'est sur , répondraient en choeur Marc, Matthieu et Luc, et aussi Paul.
 - Et que vous continuiez à croire à sa Venue
 -  Pas de souci
 - Donc, vous avez encore votre place dans la synagogue. Et on va intégrer vos évangiles dans notre Talmud, voire dans notre Bible , et Paul comme un des premiers rabbins du Talmud, certes hétérodoxes, mais pas non plus d'une autre planète. Quant aux non juifs que vous accueillez, on va faire un synode...pour voir comment on va procéder...
 (Ce courant, dit universaliste, existait déjà dans le judaisme, et Paul en a profité)

 Mais les pharisiens n'ont jamais fait ça évidemment.  Quant aux premiers croyants au Christ, eux, ils se sentaient pousser des ailes, en fait, ils avaient tellement le vent en poupe que rester dans le giron a commencé finalement à moins les interesser... Et le Temple a été détruit, et plus rien ne serait, de toutes façons, comme avant.
 
Rêvons encore un peu . S'il y avait eu conjugaison entre ces nouvelles formes de judaismes, l'une se basant sur la loi orale de Moise les pharisiens, et le mouvement des croyants au Christ et son dynamisme agressif et proselyte, peut-être qu'aujourd'hui, nous serions juifs, et ici ce serait une synagogue où le nom de Jésus serait prononcé sans problème, il n'y aurait pas eu de catholicisme, mais probablement pas non plus d'Islam, sans doute beaucoup de réformes internes, mais pas de protestantisme, Calvin et Luther auraient existé mais seraient totalement inconnus, les juifs n'auraient plus été minoritaires, il n'y aurait peut-être pas eu de Shoah.. Le monde serait totalement différent. Et tout ça parce que, dans ces premisses , Marc dit " les scribes sont nuls" , en réponse sans doute à l'agressivité des dits scribes, tout ça parce que chacun sentait pousser les ailes de son identité nouvelle, se demandant s'il n'allait pas, lui, devenir, enfin , le "bon GENRE" le genre prescripteur.


AU- DELA DE LA COM'
 
Je sais que je ne prêche pas aujourd'hui sur l'esprit impur qui sort de ce pauvre corps:  parce qu'il ne 'agit ici que d'un prétexte littéraire pour montrer que oui  le présumé mauvais genre en fait c'est le meilleur. Regardez, soyez ébahis de son efficacité ! 
Redire ça , ça n'a aucun intérêt. Ce serait comme si vous répétiez en boucle la Pub de la Maaf, avec son obsédante mélodie.

Et puis je ne prêche pas le premier degré de ce texte car, il n'y a pas de parole sur laquelle s'appuyer. Luc, raconte la même histoire, mais au moins on y entend Jésus prêcher. Ici, on ne voit que la stupéfaction. Or la prédication doit s'axer sur un fil de parole, et pas sur une action pure. Le fil l de parole ici qui reste ici, c'est le contexte  historique et polémique de ce texte de Marc.

 Mais j'ai quand même envie de savourer , de savourer d'abord ce que je crois être la vraie intention de Marc.
 Quel est le propos réel avec l'utilisation de ce pauvre démoniaque dans le cadre de cette polémique  ? Au délà du simpliste "nous sommes les meilleurs"? 
 Il y a un être défait au milieu. Délié de lui-même. Quelqu'un dont le bon génie initial s'est transformé se serait transformé en démon. Quelque chose qu'il a l'intérieur de lui et qui le possède. Et qui dit cette phrase, en forme d'écriture ironique.
 
Pourquoi te mêles-tu de nos affaires, Jésus le Nazaréen ? Es-tu venu pour notre perte ?

 Message envoyé et sans doute reçu par les premiers chrétiens, qui ont rapidement compris qu'il s'agissait là d'une Parole qu'on aura vite fait d'imputer aux pharisiens fantasmés qui ont la main mise sur la synagogue, ceux qui se seraient fait coloniser par des esprits impurs, et qui n'ont pas envie que ça change. Et qui ont peur : regardez le : il a peur ! de Nous les Mauvais genre. Il a peur.
Il a tellement peur qu'il est obligé de confesser :

 Je sais bien qui tu es : le Saint de Dieu

 Alors qu'en vrai :), les pharisiens probablement ne reconnaissaient rien du tout. Ils devaient en revanche être effarés par la prétention et l'ironie, de ces néophytes bricoleurs de textes, ces modernistes, et peut-être étaient ils passablement admiratifs de leur genie particulier.
 
Tais toi et sors de cet homme, dit le Jésus de Marc.
Tais toi, et sors de cette synagogue, mauvais génie du pharisaisme ! Voilà le gros sous entendu de ce récit.
Comment je plains tous ceux qui racontent encore des histoires diaboliques avec ce texte - mais j'admire leur succés , être capable avec des histoires d'exorcistes de remplir des stades - chapeau .. Mais ce n'est pas grave, nous, nous avons vocation à ne pas dire n'importe quoi.

 Mais je savoure ce texte avec encore un autre niveau en voyant comment parfois l'inconscient des rédacteurs agit comme un serpent se retrouvant entortillé sur lui même et brusquement voit sa propre extremité,  et lui injecte son venin . Certes, il est immunisé, mais c'est quand même une situation cocasse. Et c'est ce niveau là qui m'interpelle, m'envoie sur une morale, une discipline. Au delà même de l'intention de Marc, et sa façon d'envoyer des messages à ses lecteurs du mauvais genre.
 
Là où le serpent se mord la queue, là où ce mauvais genre fier de l'être est finalement contradictoire c'est qu'en somme, les premiers croyants au Christ, n'ont pas vraiment entendu le message central de leur maître, tu aimeras ton prochain comme toi même, ou tu aimeras tes ennemis. Or quoi de plus prochain et de plus ennemi qu'un pharisien à cette époque où la cassure n'était pas irréparable ?
Et si ce fameux démon s'était aussi infiltré en eux ? Pour ne plus en sortir qu'au moyen de secousses qui allaient devoir être dévastatrices, alors qu'il aurait si facile, de faire une alliance, plutôt que de se séparer.
Chers polémistes des évangiles, certains de vos descendants, bien qu'extremement reconnaissants de leur avoir rapporté des éléments importants et les paroles éternelles de Jésus de Nazareth, qui montrent qu'il était simplement animé d'une volonté de rafraichissement, de réforme, et qu'il voulait renouveler le pacte, certains de vos descendants, ne vous disent pas intégralement merci.

Vos textes sont magnifiques, géniaux inspirés, mais ils n'aident pas toujours à la réconciliation. Or, celle ci, aujourd'hui devient plus qu'urgente. Le temps des bisbilles est terminé !
 
AMEN
.