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RACHETEZ LE TEMPS !

Prédication du 22 décembre 2019, par Robert Philipoussi



RACHETEZ LE TEMPS  !

MATTHIEU 24/42-44

 

Veillez donc, puisque vous ne savez pas quel jour votre Seigneur viendra.

Sachez-le bien, si le maître de maison savait à quelle veille de la nuit le voleur doit venir, il veillerait et ne permettrait pas qu’on fracture sa maison. C’est pourquoi, vous aussi, soyez prêts, car le Fils de l’homme viendra à l’heure que vous ne pensez pas.

 

COLOSSIENS 4.2-5

Consacrez-vous assidûment à la prière ; par elle, veillez, dans l’action de grâces. 3Priez également pour nous, afin que Dieu nous ouvre une porte pour la Parole et que se dise le mystère du Christ, pour lequel je suis en prison ; 4que j’en parle clairement comme je dois en parler. 5Comportez-vous avec sagesse envers ceux du dehors. Rachetez le temps.

 

 

PRÉDICATION

 

Comment le trouvez vous ? Trop court ? Ou alors vous le trouvez long, parfois ? Dans les transports sans doute, ces temps-ci – j'espère pas au culte ! Aimeriez vous en gagner plus ? Du temps, bien sûr. C'est le quatrième et dernier dimanche de l'Avent, et bien sûr, à ce moment là, l'on doit s'interroger sur le temps.

Il m'est arrivé de faire diverses présentations de l'Avent dans cette paroisse. Un mot Avent, qui signifie «  VENUE » ad-ventus. Un temps où l'on célèbre «  CE QUI ADVIENT », ou qui « REVIENT », et aujourd'hui, je vous le présente sur un autre angle. Pour bien comprendre la « mentalité » de ce temps liturgique, il faut se rappeler que c'était simplement la mentalité, le décor mental des premiers croyants au Christ dans les premières assemblées des croyants au Christ, et ce pendant quelques siècles – et le paradoxe de tout ça, c'est que cette mentalité a changé au moment de l'instauration de la fête de Noël, et l'Avent s'est retrouvé on va dire « coincé » avant Noël. Noël qui est une date, alors que l'Avent était un état d'esprit. L'Avent s'est retrouvé on va dire rétrogradé, mis au même rang que des autres temps liturgiques, Pâques, Pentecôte, Ascension... On va dire à ce moment que l'ADN de temporalité de la foi a été séquencé. Et du coup, nous sommes entrés dans ces séquences, ces « saisons » liturgiques.

 

L'Avent, comme toute période liturgique déterminée, définirait donc pour nous une, parmi d'autres, une des couleurs, d'une vie spirituelle entière. Et ça la plupart des gens l'ignorent et c'est très dommage. Ils confondent les temps liturgiques avec les saisons. Non, chaque temps liturgique est en fait une des couleurs de la vie spirituelle globale et les temps délimités nous permettent simplement d'en rehausser une comme dominante provisoire. Pour le dire autrement, c'est tout le temps le temps de l'avent, c'est aussi tout le temps le temps de se réjouir de la naissance de notre Christ, c'est tout le temps le temps de vivre la libération de la Pâque, c'est tout le temps de recevoir le souffle de Dieu et d'en faire profiter les autres.

Et l'Avent, cette période qui nous met dans le temps de ce qui est en train d'advenir est simplement un temps ou justement nous sommes invités à méditer sur le temps, sa matérialité, ses métamorphoses, sur les différentes façons d'en être, d'y vivre.

 

 

Frères et sœurs, je ne sais pas si vous en êtes bien conscient, mais être disciple requiert une discipline, celle-ci est faite d'exercices- et le mot grec correspondant a donné ascèse en français, c'est un mot que l’apôtre Paul -qui se voit lui-même comme un athlète - emploie, quand il parle de la préparation pour le combat de la foi. Des exercices qui ne sont pas juste des propositions vagues, ou de vagues considérations, ou même des routines, mais des exercices qui ont un objectif.

Au milieu de ces recommandations qui sont faites dans le nouveau testament, pour soutenir le moral des premières églises de croyants au Christ , des recommandations sommes toutes assez usuelles, que nous comprenons mal quand nous les identifions plus à des obligations morales mais que comprenions mieux quand nous les prenons comme des exercices d'athlètes spirituels vivant un combat, parmi toutes ces recommandations, il y en une que l'on retrouve dans notre extrait du jour de la lettre aux Colossiens, mais aussi, dans un autre contexte dans la lettre aux Éphésiens, qui sonne mystérieuse. C'est la recommandation de "RACHETER LE TEMPS"

 

 

Qu'est ce que ça peut vient vouloir dire?  Et cette prédication dans cet ultime moment de la séquence de l'Avent me donne l'occasion de récapituler des choses, déjà égrenées, ici ou là.

Le temps qui est évoqué ici  n'est pas le Chronos, ou la durée, mais le Kairos, assimilé dans la culture grecque à une sorte de Dieu, représenté souvent comme un éphèbe, dont il s'agit de saisir la mèche de cheveux, et ne pas la saisir serait dommageable. C'est un temps que nous n'avons pas dans notre lexique temporel en français, mais que l'on retrouve dans les expressions comme "occasion favorable" ou " opportunité". Ou tout simplement le « moment » . C'était le moment.

Kairos, le temps favorable, qu'il s'agit ici de racheter. Pourquoi le « racheter ? » Sans doute, évidemment, parce que dans la mentalité originelle, nous l'avions, nous en étions de ce temps là, mais qu'après, dans la logique de la chute, on l'aura hélas laissé filer. Lui et sa mèche de cheveux. Nous étions sans doute trop pesants, trop lourds, trop gros, trop vieux spirituellement, pas assez exercés, affutés, pour le saisir. Pour le saisir, mais aussi pour le « sauver » ce temps-ci, le sauver d'une certaine dégradation. Le saisir, c'est à la fois ne pas rater sa vie, mais aussi c'est sauver le temps, et dans cette mentalité chrétienne originelle, c'est sauver le monde, le cosmos, dans l'imitation de ce Christ qui a lui aussi nous avait « rachetés » de la perdition. Qui veut simplement dire, « être perdu », comme un enfant perdu.

«  Racheter le temps », c'est l'ascèse centrale, l'exercice le plus spécifique de cette liste d'exercices. Qu'est ce que cela peut bien vouloir dire dans cette mentalité de l'Avent ?
Déjà, c'est se mettre en veille.

 

Veillez donc, puisque vous ne savez pas quel jour votre Seigneur viendra. Dit Paul.

 

La veille ce n'est pas juste rester éveillé pour savourer l'insomnie, c'est d'abord pour être en condition de saisir cette opportunité quand elle passe. De même, prier, rendre grâce, ce n'est pas juste prier pour prier, louer pour louer, mais c'est une discipline, une ascèse, un exercice, qui permet de se mettre en condition pour saisir le moment de grâce quand il passe. Avoir raté le Kairos, c'est avoir raté sa cible, et rater sa cible, c'est le malheur du tireur à l'arc évidemment, mais c'est aussi la définition littérale du "péché". Etre discipliné au point de "racheter le temps" c'est mener le combat contre le péché et gagner des victoires c'est atteindre sa cible.

Il ne s'agit en revanche pas de racheter du chronos, l'autre terme parlant du temps en grec. Pourquoi ? Parce que celui ci, si on lit la Bible d'un œil plutôt pessimiste, et du coup légèrement amusé ironique, ce temps là ne serait finalement qu'un drame sans fin et sans espoir, ou des gens depuis le début de ce temps, essayeraient, et en vain, de le gagner, de gagner du temps alors qu'il ne fait que fuir comme du sang d'une plaie ouverte. Celui là de temps, c'est bien connu on le représente comme celui qui dévore ses enfants. Le temps de l'histoire n'est qu'une succession de drames, notre temps d'existence n'est qu'un champ de mine, et nous venons de la poussière pour y retourner. C'est la ritournelle descriptive de la première partie de l’ecclésiaste, où le temps est non seulement long, mais plat.

 

Alors il nous est proposé un choix somme toute assez simple. Entre deux options. La première est un non choix. Il s'agit simplement d'accepter une fatalité dont nous avons à peine conscience, comme cette fatalité chronologique qui nous dira qu'après l'avent surviendrait Noël... Comme si nous savions quand le Seigneur allait venir, comme nous saurions aussi, quand il ressuscitera, quand il nous parlera, et ce qu'il nous dira, à la bonne date et à la bonne heure car nous avons inventé les temps liturgiques, et une mauvaise utilisation de cette invention nous pousse à concevoir un Dieu qui ne parle jamais hors du propos, or de la thématique que nous avons inscrite. Ainsi Dieu parle de Noël à Noël, et de Pâque à Pâque.

Et comme aussi si nous nous étions habitués à aimer d'amour ce temps là qui nous offre sans cesse le même récit jusqu'à même nous proposer de devenir nous même le temps qui passe. Est il une fiction ce temps-là ? Est-il un mythe ? Qu'importe, nous devenons nous mêmes une huile de ses rouages, et en langage théologique, si ce temps là, le chronos est un mythe, nous en serions ce qu'on appelle les mythèmes, nous serions des poussières de mythe, des petites poussières qui retourneront à la poussière.

À moins que nous décidions d'être des athlètes aimant « l'exercice » du rachat de ce temps spécifique qui est le Kairos.

Au milieu de la nasse du temps, un choix peut être fait, celui de racheter le Temps, afin qu'il cesse de dévorer tous ses enfants !

 

Et alors, cette ascèse là devient un mode de vie. Je saisirai par exemple ce fragment de sens que j'avais oublié au fond d'une théorie et qui m'ouvrira de nouveaux chants de compréhension, je rachèterai une partie de mon temps perdu à croire que je ne valais rien, je saisirai à nouveaux frais les éléments nouveaux d'une création qui auparavant était de la banalité. Je reverrai mon frère et ma soeur différemment... si toutefois je pratique ette discipline, et que celle ci ne devient pas juste un truc, et pour qu'elle ne devienne pas un truc, oui, je resterai en éveil, pour que la bonne nouvelle que je veux recevoir ne soit pas une nouvelle fois une vieille recette, mais qu'elle soit bonne et qu'elle soit nouvelle. Je saisirai le temps d'une Eglise qui n'a plus à obéir au temps prescrit, je proclamerai que même à Noël, je resterai en éveil. Je traverserai tous les temps liturgiques, dans la mentalité originelle de l'Avent, en éveil.

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