" Tu n'es pas loin de Dieu"

Prédication du 3 novembre , par le pasteur Robert Philipoussi



Paul Delvaux. "la fenêtre" 1936

LECTURES

 

Lettre de Paul aux Éphésiens (4, 1-6)

Frères, je vous encourage à suivre fidèlement l'appel que vous avez reçu de Dieu : ayez beaucoup d'humilité, de douceur et de patience ; supportez-vous les uns les autres avec amour ; ayez à cœur de garder l'unité de l'Esprit, par le lien de la paix. Comme votre vocation vous a tous appelés à une seule espérance, de même, il n'y a qu'un seul Corps et qu'un seul Esprit. Il n'y a qu'un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, qui règne au-dessus de tous, par tous, pour tous.


 

Évangile selon Marc (12, 28-34)

Un scribe s'avança vers Jésus et lui demanda : « Quel est le premier de tous les commandements ? » Jésus lui fit cette réponse : « Voici le premier : Ecoute, Israël ! Le Seigneur Notre Dieu est l'unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force. Voici le second : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas de commandements plus grands que ceux-là. Le scribe reprit : « Fort bien, Maître, tu as raison de dire que Dieu est l'unique, et qu'il n'y en a pas d'autres que lui. L'aimer de tout son coeur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même vaut mieux que toutes les offrandes et tous les sacrifices. " Jésus voyant qu'il avait fait une remarque judicieuse lui dit : « Tu n'es pas loin du royaume de Dieu. »

MUSIQUE BRÈVE

 

PRÉDICATION

Le petit récit de Marc que vous avez choisis, chers Stéphanie et Louis, à l'occasion des baptêmes de vos enfants est un récit où il n'y a aucune polémique. Et je l'avoue, parfois, ça fait du bien ! Les textes bibliques sont tellement emplis de controverses, en particulier entre les scribes et Jésus, que cette fois, c'est une bonne occasion de nous situer dans un au-delà des controverses. Et de partir d'un récit de conciliation.

 

Un scribe pose une question. Jésus répond. Le scribe juge la réponse correcte, et sans doute très synthétique et intelligente. Il approuve donc pleinement. Jésus en retour voit, dit le texte, que le scribe avait fait un remarque judicieuse – évidemment, c'est quasiment mot à mot ce que Jésus avait dit juste auparavant !– et c'est un trait ironique- mais ce que Jésus dit ensuite au Scribe pousse encore plus l'ironie tout en la dépassant. Il lui dit «Tu n'es pas loin du royaume de Dieu. »

C'est sur cette remarque que je vais m'attarder ce matin, à l'occasion de votre démarche d'avoir demandé- et obtenu- qui demande, reçoit - le baptême pour vos enfants, à vous qui en êtes désormais les porte paroles.

 

Précisons d'abord que l'expression «  Royaume de Dieu » peut aussi se traduire par « Règne de Dieu ». C'est le même mot en grec, mais pour nous « royaume » désigne un espace gouverné par un Roi, et « règne » désigne plutôt la puissance agissante de ce Roi.

Alors, pour être plus conforme avec la pensée dynamique de Jésus, traduisons plutôt par Règne. Même, si du coup, un règne, ça nous semble de prime abord un peu plus immatériel. Mais je vais essayer de rendre ça plus concret, aussi concret que le geste de verser un peu d'eau sur quelqu'un.

Précisons ensuite que cette expression « règne de Dieu » pourrait être aussi une façon de ne pas dire directement « Dieu ». À cause d'une espèce de religieuse retenue à dire à tout bout de champ le mot Dieu. Même si, ici, il s'agit du nom commun de Dieu, et non pas de son nom propre (qui lui était véritablement interdit de prononciation). Parfois, cette retenue va encore plus loin et l'expression qui est employée devient alors «  règne (ou royaume) des cieux.

 

Dans le notre Père par exemple -cette prière que beaucoup de chrétiens connaissent encore par cœur- Notre père qui es aux cieux, témoigne de cette retenue respectueuse et veut en fait dire Notre père qui est Dieu 

«  Tu n'es pas loin de Dieu » dit Jésus au Scribe.

 

Il y a encore un peu d'ironie je le concède dans la réponse de Jésus car cela peut vouloir lui dire aussi que s'il est sur la bonne voie, il n'y est pas encore, mais que courage, tu vas y arriver.

Je me souviens que lors de ma toute première mais vraiment toute première prédication, je dirais même avant première, j'étais en début de seconde année de Licence, j'avais quoi 19- 20 ans, je n'avais peur de rien parce que je n'y connaissais rien. Le problème est que je ne connaissais pas encore grand monde non plus, car à la fin du culte, un monsieur déjà assez âgé en tous les cas à mes yeux, me dit «  vous avez une belle marge de progression », ce qui m'a bien entendu un peu vexé, mais encore plus surtout quand quelqu'un m'a dit ensuite que le monsieur en question était Paul Ricoeur, le philosophe dont beaucoup de gens ont découvert le nom à l'occasion de l'élection du président actuel de la République. Mais je me suis dit quand même à ce moment-là que au moins, il y avait un chemin, du chemin (à faire) plutôt que de m'être retrouvé devant une impasse. Quand je rencontre ce scribe là, je pense à ça, tout en me disant que Jésus était encore plus ironique que Paul Ricoeur.

 

Néanmoins, la vraie question que j'ai envie d'extraire est celle-ci : Comment se rapprocher de Dieu ? De son règne ?

 

C'est déjà interessant de se poser cette question pour se dire, en pure hypothèse, que si nous devons nous en rapprocher, c'est que nous n'y sommes pas, dans son règne.

 

Cela a l'avantage de nous délivrer d'une sensation paradoxale qui provoque du malaise. Vu ma situation, vu le monde tel qu'il se déroule, vu ce que je vis, ce que j'ai vécu et ce que je vois je suis heureux de croire que « ça » n'est pas « le règne de Dieu ». Je suis délivré de toutes les questions classiques «  comment s'il y avait un Dieu, se fait-il que... » . En pure hypothèse, donc, là où je suis actuellement, ou de la façon dont je me place actuellement, il n'y est pas. Le croyant dans cette hypothèse pourrait tout de même se dire «  certes, je suis encore dans le mouvement de son impulsion créatrice, initiale  mais Lui n'y est pas ». C'est bon, pour un croyant de se délivrer des pensées paradoxales qui ne provoquent que du malaise et de l'immobilisme et de la sidération.

 

Dans la Bible Dieu est présent, certes, mais parfois plus près, ou plus loin, ou même absent, mais pour nous contemporains, croyants ou pas, il a arrêté de bouger ! Il se devrait, s'il est Dieu d'être permanent, immobile, et cette façon de le concevoir a fini par nous Le rendre abstrait ou paradoxal. Et finalement, vraiment absent.

 

Si en revanche on me dit «  tu n'es pas loin », je me dis que j'ai quelque chose à faire. Alors certes c'est un jeu, parce qu'au fond de moi, je m'imagine qu'il n'a pas besoin que je le cherche pour qu'il soit trouvé, mais moi j'ai peut être besoin de le chercher pour enfin me rendre compte de l'avoir trouvé. Et si j'extrapole, je me dis que ce chemin pour aller m'en rapprocher fait déjà partie d'un chemin de ce fameux règne, ou en l'occurence royaume, car dans un royaume, il y a des chemins à arpenter.

Si je ne suis pas loin, c'est que sa présence est proche, et cette sensation de proximité est déjà une sensation de confiance.

Jean le baptiste, un des mentors si l'on peut dire, de Jésus, disait «  le règne de Dieu est proche », et pour lui ça voulait dire « il va bientôt arriver, donc préparez vous, repentez vous, soyez prêts et non pas « distraits ».

Jésus a repris les même termes : « le règne de Dieu est proche », et «  convertissez vous » mais semble t il pour lui, il ne s'agissait pas d'une proximité de même nature.

 

Pour Jésus, le règne de Dieu est proche signifiait plutôt «  il est plus proche que vous croyez », il est proche maintenant, et vous ne le voyez pas et le mouvement de la conversion devenait ainsi le fait d'ouvrir ses yeux, ses oreilles et son cœur, et aussi son intelligence.

Il est tellement proche que vous ne le voyez pas, car par exemple vous l'attendez demain dans une apocalypse, ou après votre mort, et parce que vous ne le concevez pas, vous ne le voyez pas. C'est le cerveau de votre condition humaine qui vous joue des tours, vous ne pouvez pas voir ce que vous ne pouvez pas voir, ou ce que vous refusez pour je ne sais quelle raison, de vouloir voir, sentir, éprouver.

 

Tu n'es pas loin de Dieu, certainement quand tu te rends compte du sens réel d'un sacrement, comme le baptême, qui au delà du rite, de la convention et même au delà de la joie d'accueillir ces deux magnifiques garçons dans la communion fraternelle et universelle, est simplement Dieu avec nous, faisant sacrement, faisant sacré dans ce simple geste d'un versement d'eau, faisant alliance, se réalisant dans nos cœurs à nous qui voudrions bien les ouvrir. Présence éternelle de Dieu dans un moment. Tu n'es pas loin de Dieu, effectivement, il est plus proche que jamais et cette proximité s'accentuera encore quand tu méditeras le geste d'un baptême demandé et reçu.

 

Tu n'es pas loin de Dieu aussi quand tu te rends compte de l'implication de cette phrase de Paul l'apôtre qui se trouve dans votre premier texte choisi par vous Stéphanie et Louis : « il n'y a qu'un seul corps et qu'un seul souffle »

 

Tu n'es pas loin de Dieu quand tu perçois, au travers des sacrements tels que le baptême ou la communion, quand tu perçois, au milieu de la communauté fraternelle même entre inconnus comme celle que nous sommes ce matin, quand tu perçois même au milieu de la discordance, de la discorde, de la dissonance, et même malgré son incroyable diversité... la stupéfiante unité qui règne dans le monde où Dieu t'a donné d'habiter, d'exister et de vivre. Oui stupéfiante. Il n'y pas de foi possible sans l'épreuve de la stupéfaction.

Bienvenus à Maxime et Raphaël. Que le Seigneur les bénisse et nous bénisse avec eux. AMEN.

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