UNE RENCONTRE

Prédication du 28 octobre 2018, par Nicolas Bonnal



Marc, 10, 46-52
Nous voilà au terme du chapitre 10 de l’Evangile de Marc, que nous suivons de dimanche en dimanche depuis le début du mois. Un parcours très dense, un chemin devrais-je dire. 
Pendant tout ce chapitre, en effet, comme dans tout l’Evangile de Marc, Jésus n’a pas arrêté de bouger. Il fait des kilomètres, il est toujours en chemin. Et c’est toujours quand il est en route, qu’il se passe quelque chose.
Au début du chapitre, il arrive en Judée, depuis Capharnaum, environ 130 km de marche, tout de même, ce n’est pas rien. Il ne s’arrête que pour une controverse avec les Pharisiens, sur la famille, où les époux, étrangement, ne sont vus que sous l’angle de l’adultère, cependant que les enfants sont présentés comme les seuls à pouvoir entrer dans le Royaume (vv 2-16). Puis il se remet en route, et c’est à ce moment-là que le jeune homme riche l’aborde, qui l’émeut, lui qui respecte scrupuleusement la loi, mais ne peut se séparer de ses biens. C’est encore alors qu’il fait route vers Jérusalem que Jacques et Jean, les fils de Zébédée, entendant Jésus annoncer sa passion, pour la troisième fois en trois chapitres, ne songent à autre chose qu’à partager à la meilleure place une gloire qu’il ne leur annonce pourtant pas.
Jésus marche, il continue à marcher.
Et quand il arrive à Jéricho, vous venez de l’entendre, c’est comme s’il en repartait immédiatement. Véritablement, on ne tient pas Jésus en place. Pour autant, il ne faut pas oublier que la marche, c’est, dans l’antiquité, un des lieux du dialogue. Faire route ensemble, c’est pouvoir véritablement échanger. La marche, ce n’est pas la course, où l’on est trop essoufflé pour parler. Ce n’est pas non plus nos modernes voitures, où chacun est le plus souvent seul et où il n’est pas de place pour la rencontre. Et marcher en enseignant, enseigner en marchant, cela n’a rien d’incompatible, au contraire. C’était même la méthode d’Aristote.
Cette longue marche est donc faite de rencontres et de dialogues. Et à la fin de ce chapitre, nous assistons encore à une rencontre, celle de Jésus, fils de David, et de Bartimée, fils de Timée.
Cette rencontre va trancher avec les précédentes. Quand les Pharisiens abordent Jésus au début du chapitre, c’est pour le piéger, avec ces questions de morale conjugale dans lesquelles, des siècles après, nous avons toujours bien du mal à nous orienter. Quand le jeune homme riche tombe à genoux devant Jésus, ce que celui-ci lui dit est trop difficile pour lui, et il repart tout triste, de même que les paroles de Jésus laissent les disciples bien déconcertés. Et deux de ces disciples, et non des moindres, faute de richesse, réclament la gloire, suscitant l’indignation des autres et une sévère réprimande de leur maître.
Non, ce n’est vraiment pas une promenade de santé que fait Jésus au chapitre 10 de l’Evangile de Marc.
Mais, avec Bartimée, tout change, me semble-t-il. Je vous propose de tenter de saisir ce qui s’est passé entre lui et Jésus, au prisme de la rencontre, puis de réfléchir à ce que cela nous dit, pour nous aujourd’hui, sur ce qui reste, comme hier à la sortie de Jéricho, la question fondamentale : comment devenir disciple ?
 Une rencontre
J’utilise ce mot, dans toute sa plénitude. Je parle d’un moment où, de façon réciproque, chacun se découvre, se confronte, s’enrichit, change, se convertit, faut-il dire.
Une rencontre d’égal à égal
Paradoxe de parler d’un moment d’égal à égal, entre le Messie, entouré de ses disciples et d’une grande foule, et un aveugle, qui mendie au bord du chemin, à la sortie de la ville ? Pourtant, qu’on y songe, et j’y ai déjà fait allusion, les deux protagonistes de cette rencontre sont nommés. Cela n’est pas anodin : Bartimée est la seule personne guérie par Jésus dans l’évangile dont le nom nous est donné. Certains de ceux que Jésus guérit sont identifiés par leur mal, comme d’autres aveugles, des paralytiques, ou la femme atteinte de pertes de sang. D’autres sont identifiés par leur lien de famille avec quelqu’un dont le nom nous est donné, par exemple la fille de Jaïrus, ou la belle-mère de Pierre.
Bartimée est appelé par son nom. Bien sûr, cela nous évoque le prophète Esaie (ch. 43, verset premier) : « Mais maintenant, ainsi parle le Seigneur, qui t’a créé, Jacob, qui t’a formé, Israël : Ne crains pas, car je t’ai racheté, je t’ai appelé par ton nom, tu es à moi. » affirmation qui précède des promesses : « Si tu passes à travers les eaux, je serai avec toi, à travers les fleuves, ils ne te submergeront pas. Si tu marches au milieu du feu, tu ne seras pas brûlé… ».
Les deux protagonistes de la rencontre sont de plus, tous les deux, nommés comme on le faisait à l’époque, par leur enracinement familial. Il y a Bartimée, fils de Timée, et Jésus, fils de David. Un dialogue d’égal à égal. D’autant que si David est un ancêtre prestigieux (dont Jésus, ne l’oublions pas, ne descend que par Joseph qui n’est pas son père, et par une lignée née du meurtre d’Urie, que David a fait tuer pour épouser Bethsabée), Bartimée n’a rien à lui envier. Timée, en grec, ce n’est pas n’importe qui : cela veut dire l’Honoré. Il doit d’ailleurs en être fier, puisqu’il le revendique doublement : Bar, c’est fils, en araméen. Bartimée porte donc déjà le nom qui le désigne comme fils de son père, et la précision qui suit est tout à fait redondante.
Une rencontre, donnée, mais à conquérir aussi
Quoique le texte nous suggère cette égale dignité des deux protagonistes de la rencontre, les faits sont têtus : entre le Messie et Bartimée, il y a un gouffre. Et d’abord, une grande foule, avec, au premier rang, les disciples qui se croient propriétaires de leur Maître, comme les prétentions des fils de Zébédée, ou précédemment au chapitre 9, leur volonté d’empêcher un tiers de chasser les démons au nom de leur Jésus, nous le rappellent. Ce sont de vrais obstacles. Mais Bartimée, tout aveugle, exclu, mendiant qu’il est, a compris ce qui pouvait se passer, a compris qu’une occasion favorable, son kaïros, le moment à saisir, le moment où jamais, selon le vocabulaire de l’Evangile, se présente à lui. Pour que la rencontre attendue ait lieu, lui l’aveugle, coincé au bord de la route par sa cécité et sa pauvreté, doit attirer l’attention.
Et vaincre l’obstacle des disciples, qui, comme tant de fois précédemment (y compris au chapitre 10, où ils rabrouent aussi, le texte utilisant le même verbe grec, ceux qui veulent conduire à Jésus leurs enfants pour qu’il les bénisse), tentent de faire obstacle, et rabrouent Bartimée. La rencontre est un cadeau qui nous est fait, mais c’est un cadeau qu’il faut savoir reconnaître et conquérir.

La rencontre : un dialogue 

Le dialogue va pouvoir se nouer. Il est initié par l’appel au secours de Bartimée : « fils de David, Jésus, aie pitié de moi », qui est notre immémorial appel au secours liturgique « Kyrie, Eleison ». Un appel au secours qui attire l’attention de Jésus, qui s’arrête, et s’adresse à ses disciples, pour que de gêneurs, d’obstacles, ils deviennent auxiliaires de la rencontre « Appelez-le ».
Les disciples, qui n’ont pas mauvais fond, mais qui doivent être recadrés en permanence, deviennent effectivement auxiliaires, et loin de se contenter d’appeler Bartimée, après l’avoir rabroué, ils tournent casaque et, au contraire, l’encouragent. C’est, me semble-t-il, qu’ils pressentent ce qui va se passer, comme si c’était pour eux déjà la routine : dans les chapitres précédents, en effet, que de guérisons ! La fille de la Syro-phénicienne, délivrée d’un esprit impur (ch.7, vv24-30), un sourd-muet dont les oreilles s’ouvrent et la langue se délie (ch.7, vv . 31-37), un aveugle qui retrouve la vue et voit les gens comme des arbres qui marchent (ch.8, vv22-26), un enfant à nouveau, dont le père fait cette humble confession « Je crois. Viens au secours de mon manque de foi », et qui est délivré d’un esprit sourd et muet (ch.9, vv14-29). Pour les disciples, les choses sont claires : Jésus veut qu’on appelle cet aveugle, c’est donc qu’il va lui rendre la vue.
Mais cela ne semble pas si évident à Jésus lui-même. Au contraire des disciples, qui n’ont vu en Bartimée qu’un aveugle candidat au miracle, Jésus rencontre une personne, qu’il n’a à aucun moment l’idée d’enfermer dans sa cécité. Et c’est parce qu’il a en face de lui un être humain, un frère, quelqu’un de libre et qui doit décider lui-même ce qui est bon pour lui, qu’il lui pose cette extraordinaire question « Que veux-tu que je fasses pour toi ? ».
Oui, c’est vraiment une rencontre à laquelle il nous est donné d’assister. Et c’est un vrai enseignement pour nous, qui ne sommes pas Jésus, évidemment, mais qui sommes le plus souvent assez privilégiés pour être en position d’aider les autres, ou de leur proposer notre aide. Sachons que ce n’est pas à nous de décider ce qui est bon pour eux. Y compris pour les aveugles : en échangeant sur ce texte avec Claire Gruson, celle-ci m’a raconté qu’elle avait une amie aveugle à qui il était arrivé plusieurs fois qu’alors qu’elle était sur un trottoir, une personne bien intentionnée, croyant bien faire et sans poser de questions, la prenne par le bras et lui fasse d’autorité traverser un boulevard qu’elle n’avait pourtant aucunement l’intention de traverser.
 L’aveugle devient disciple
Ce récit nous raconte donc une vraie rencontre. Et une vraie rencontre, cela change les choses, dans la vie des personnes qui la vivent. En l’occurrence, Bartimée va devenir un disciple de Jésus. C’est le second point sur lequel ce texte a, je le crois, beaucoup à nous dire.
Une guérison
Devenir disciple : j’admets que je vais vite en besogne. Ce à quoi nous assistons, d’abord, bien sûr, c’est une guérison : Bartimée dit à Jésus que ce qu’il souhaite, c’est retrouver la vue. Et il retrouve la vue.
Je l’ai déjà dit, les disciples l’avaient prévu, et c’est cela qui compte pour eux. On ne saurait leur en vouloir, car, que les aveugles retrouvent la vue, c’est pour eux l’accomplissement de la parole du prophète. C’est dans l’Evangile selon Luc, au chapitre 4, que Jésus, dans la synagogue de Nazareth, fait la prédication la plus courte et la plus efficace possible : il lit un passage du livre du prophète Esaie : « L’esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a conféré l’onction pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m’a envoyé proclamer aux captifs la libération, et aux aveugles le retour à la vue », puis il dit simplement : « Aujourd’hui, cette écriture est accomplie pour vous qui l’entendez ».
De sorte que, pour les disciples, pétris d’Ancien testament, ces aveugles qui retrouvent la vue, ces guérisons dont Marc nous dit qu’autour de Gennésareth, elles avaient lieu pour ainsi dire à la chaîne (ch.6, vv 53-56), c’est le signe, c’est la preuve : oui, Jésus est le Messie ! C’est d’ailleurs après avoir été le témoin de la précédente guérison d’un aveugle que, pour Pierre, l’évidence s’impose et qu’interrogé par Jésus « Et vous, qui dîtes-vous que je suis ? »,  il répond « Tu es le Christ » (ch.8, vv 22-30).
Signe de l’accomplissement des annonces messianiques, désignant Jésus comme le Christ, cette guérison, c’est aussi, bien sûr et avant tout, la guérison individuelle, personnelle, qu’attendait Bartimée. Et, de nos jours, combien de malades, quelque forme que prenne leur maladie, attendent, espèrent, prient, à Lourdes, ou dans tant d’églises évangéliques, pour être délivrés de leurs maux, pour être guéris ! Quelque compréhensible et respectable soit cette aspiration, ce texte nous dit que la guérison n’est pas une fin en soi, et que le légitime désir d’être libéré de ce qui nous blesse ne peut pas se suffire à lui-même.
En effet, le texte se conclut par une seule et même phrase : « Aussitôt, il retrouva la vue et il suivait Jésus sur le chemin ».
Il n’est donc pas abusif de dire que Bartimée, après avoir retrouvé la vue, est devenu un disciple. Suivre Jésus, en effet, c’est, il l’a dit lui-même, être son disciple, et être son disciple, c’est le suivre (Luc, 14, 27).
Comment suivre Jésus ?
C’est sur ces derniers mots qu’il me faut m’attarder, et conclure. Comment Bartimée, d’aveugle qui mendie au bord de la route, devient-il un disciple de Jésus ?
D’abord, par un geste de foi totale (et Jésus le lui dira le plus clairement du monde : « Ta foi t’a sauvé »), Bartimée abandonne tout ce qu’il a. Bien sûr, il n’a pas grand chose, il n’a qu’un manteau. Mais ce manteau, précisément, c’est tout ce qu’il a. Il lui permet, au bord du chemin, en mendiant dans la nuit de sa cécité, de se protéger, de s’abriter des intempéries, de survivre. Et pourtant, quand il comprend que Jésus l’appelle, il le rejette (littéralement, il le lance au loin), ce manteau, pour aller rejoindre celui qu’il veut rencontrer et dont il attend tout. Il se présente libre, et nu, devant Jésus. Contrairement au jeune homme riche, qui avait de grands biens, et n’imaginait pas de s’en défaire, lui qui n’a presque rien, il se dépouille encore.
Vous penserez peut-être, comme cela s’est imposé à moi à la lecture de ce texte, à ceux qui vivent dans la rue, qui n’ont qu’un duvet sale et de pauvres ballots, qui sont pour eux, comme le manteau de Bartimée, un indispensable minimum, et qui, pourtant, quelquefois, dans l’espoir et la nécessité d’autre chose, n’hésitent pas à les laisser là, dans la rue. Je pense toujours, quand je vois ce duvet et des sacs abandonnés, à l’acte de fol espoir, ou de désespoir, qui a conduit celui à qui ils garantissent pourtant un minuscule et indispensable minimum, à les confier un moment à la bienveillance de Dieu et des hommes.
Bartimée fait cela, lui qui n’a qu’un manteau, et, qui sans espoir ni velléité de le retrouver, le rejette. Il se libère de ce qui l’encombre, le retient, l’enchaîne, il laisse ce qui lui tient lieu de maison, de frères, de sœurs, de mère, de père, d’enfants ou de champs, pour reprendre l’énumération faite par Jésus quelques versets plus hauts, de tout ce qu’il faut abandonner pour n’être plus un chameau qui cherche en vain à passer par le trou d’une aiguille et pour pouvoir avoir part au Royaume.
Et Bartimée retrouve la vue. Et il retrouve la vie. Cette guérison là est aussi symbolique et comme telle, un autre enseignement à retenir : nous ne pourrons suivre Jésus que s’il nous ouvre les yeux, nous ne pourrons suivre Jésus que les yeux ouverts. D’abord parce qu’ainsi, enfin lucides, nous aurons vu, vraiment vu, ce qui nous retient et nous enferme. Mais aussi, parce que c’est seulement les yeux ouverts que nous pourrons voir le chemin sur lequel nous sommes appelés à suivre Jésus, et le suivre sans trébucher sur chaque pierre du chemin, et sans nous perdre à chaque embranchement.
Oui, cette rencontre avec Jésus a changé Bartimée. Il a saisi l’occasion qui lui était donnée, il a vaincu les obstacles, il s’est dépouillé de tout ce qui, le protégeant, l’emprisonnait. Et ce mouvement de foi l’a rendu à la vue, et a fait de lui un disciple du Christ.
Disons-le en un mot : il s’est converti.
Mais je ne terminerai pas avec ce mot piégé, qui évoque une étape franchie une fois pour toute, alors que rien n’est jamais acquis. Dernier arrivé des disciples, il ne va suivre Jésus que sur son dernier chemin, puisqu’au chapitre 11, c’est immédiatement la montée à Jérusalem, et le triomphe ambigu de l’entrée dans la ville, sur les feuillages coupés par la foule, qui l’attendent, Bartimée n’a aucune raison d’être devenu différent de ses nouveaux compagnons : avec Pierre, Jacques et Jean, il s’endormira au jardin des Oliviers, laissant Jésus seul face à sa peur, avec Judas il le trahira, avec Pierre il le reniera. Et puis, ne serait-ce pas lui, le jeune homme sans nom, qui pour n’être pas arrêté avec le Maître, s’enfuira, encore une fois tout nu, échappant aux soldats envoyés par le Grand-Prêtre qui ne pourront se saisir que de son vêtement ?
Non, pour lui comme pour nous, avoir ainsi pu rencontrer Jésus et l’avoir suivi sur son chemin, ce n’est certainement pas avoir reçu l’assurance d’y voir toujours clair, en toutes circonstances. Mais nous vivons pourtant de cette rencontre, et de ce chemin.
 
 
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