Un cri dans la nuit

Par Nicolas Bonnal



Carl Friedrich Seiffert Grotta Blu' A Capri _ [vue d'intérieur de la Grotte Bleue]

Port-Royal, dimanche 9 janvier 2022

 

Ésaïe, 40, 1-11

1 Redonnez de l'espoir à mon peuple. Oui, redonnez-lui de l'espoir, dit votre Dieu.

2 Rendez courage à Jérusalem. Annoncez-lui à haute voix : « Les travaux forcés sont terminés pour toi, tu as fini de réparer ta faute, le SEIGNEUR t'a fait payer le prix total de tous tes péchés. »

3 Quelqu'un crie : « Dans le désert, ouvrez un chemin pour le SEIGNEUR. Dans ce lieu sec, faites une bonne route pour notre Dieu.

4 Remplissez de terre le creux des vallées, abaissez les montagnes et les collines. Changez en plaines toutes les pentes, et les hauteurs en vallée.

5 Alors la gloire du SEIGNEUR paraîtra, et tous les habitants de la terre la verront. Voilà l'ordre du SEIGNEUR. »

6 Quelqu'un me dit : « Crie ! » Je demande : « Qu'est-ce que je dois crier ? » Il répond : « Ceci : les êtres humains sont comme l'herbe, ils ne sont pas plus solides que les fleurs des champs.

7 Quand le souffle du SEIGNEUR passe sur elles, l'herbe sèche et la fleur tombe. — Oui, les êtres humains sont aussi fragiles que l'herbe. —

8 L'herbe sèche et la fleur tombe, mais la parole de notre Dieu tient toujours. »

9 Jérusalem, monte sur une haute montagne. Ville de Sion, crie de toutes tes forces. Toi qui apportes une bonne nouvelle, élève la voix, n'aie pas peur. Dis aux villes de Juda : « Voici votre Dieu !

10 Voici le Seigneur DIEU. Il vient avec puissance. Il est assez fort pour gouverner. Il rapporte ce qu'il a gagné, il ramène la récompense de son travail.

11 Comme un berger, il garde son troupeau, il le rassemble d'un geste de la main, il porte les agneaux dans ses bras, il conduit doucement les brebis qui allaitent leurs petits. »

 

Tite 2.11-14

11 Oui, Dieu a montré son amour qui sauve tous les êtres humains.

12 Cet amour nous apprend à rejeter ce qui est mauvais et les désirs de ce monde. Ainsi, nous pourrons mener sur cette terre une vie raisonnable, juste et fidèle à Dieu,

13 en attendant le merveilleux jour que nous espérons. Ce jour-là, notre grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ paraîtra dans sa gloire.

 

Luc 3.15-22

15 Le peuple attend ce qui va arriver, et tous se demandent en eux-mêmes : « Jean est peut-être le Messie ? »

16 Alors Jean leur répond à tous : « Moi, je vous baptise avec de l'eau, mais il vient, celui qui est plus puissant que moi. Je ne suis pas digne de lui enlever ses sandales. Lui, il vous baptisera avec le feu de l'Esprit Saint.

17 Dans la cour, il tient son van dans les mains pour séparer le grain de la paille. Il va ranger son grain dans le grenier, mais la paille, il va la brûler dans le feu qui ne s'éteint pas ! »

18 Jean donne au peuple beaucoup d'autres conseils, et ainsi, il lui annonce la Bonne Nouvelle.

19 Le gouverneur Hérode a pris Hérodiade, la femme de son frère. Il a fait encore beaucoup d'autres mauvaises actions. À cause de tout cela, Jean fait des reproches à Hérode.

20 Alors Hérode fait une mauvaise action de plus : il met Jean en prison.

21 Quand tout le peuple est baptisé, Jésus aussi est baptisé. Au moment où il prie, le ciel s'ouvre,

22 et l'Esprit Saint descend sur lui sous la forme d'une colombe. Une voix vient du ciel et dit : « Tu es mon Fils. C'est toi que j'ai choisi avec joie. »

 

1 Attendre et espérer. Les amateurs d’Alexandre Dumas se souviendront peut-être que ce sont les derniers mots du Comte de Monte-Christo. Mais que cette citation ne vous donne pas de faux-espoirs : cette méditation ne sera sans doute pas aussi palpitante que ce chef d’œuvre….

 

Espérer et attendre, c’est ce que semblent nous dire tous les textes du jour. Encore, pourriez-vous me dire ! L’Avent, c’est terminé, et Noël est passé par là ! Le Christ est venu parmi nous, tu l’as déjà oublié ?

 

Sans doute, si ces textes ont été choisis pour ce jour, c’est pour nous dire que l’attente dans l’espérance n’est pas réservée à une période liturgique précise, qu’elle ne peut être, au contraire, que notre éternel quotidien.

 

Le passage du premier testament se situe, en effet, bien avant la venue du Christ. Le texte de l’Évangile est, lui, précisément daté du tout début du ministère de celui-ci. Et celui de l’épitre, enfin, intervient dans le temps où nous nous trouvons, sœurs et frères, celui qui suit la Croix, la Résurrection, l’Ascension et la Pentecôte.

 

2 Mais d’abord, sans me poser trop de questions, j’ai été frappé, saisi, par l’apostrophe du début du chapitre 40 du livre du prophète Esaïe : « Redonnez de l'espoir à mon peuple. » Ou, selon d’autres traductions, qui nous évitent de confondre espoir et espérance, « Réconfortez, réconfortez mon peuple ! » ou « Consolez mon peuple ! Consolez-le ».

 

C’est le plus ancien des trois textes du jour, celui qui pourrait sembler le plus loin de nous. Pourtant, dans l’une ou l’autre traduction, il est d’une actualité brulante, il fait immédiatement écho à notre époque, il nous parle.

 

Plus que jamais, notre peuple a besoin d’être réconforté et consolé, a besoin d’espérer. L’angoisse du réchauffement climatique est cruellement présente, la pandémie y ajoute l’incertitude du quotidien, l’actualité toutes sortes de crises, de guerres et d’injustices, injustices dont nos rues offrent le spectacle sans qu’il soit besoin d’aller plus loin.

 

Et, si, sans déformer le texte, on évoque non pas notre peuple, mais le peuple de Dieu, lui aussi a bien besoin de réconfort. Espérer malgré nos églises pas bien pleines, leurs positions et leurs actions pas bien convaincantes, leur fonctionnement pas toujours glorieux.

 

C’est pourquoi cette promesse poétique et puissante résonne en moi : « Tes travaux forcés sont terminés, Jérusalem, tu as fini de réparer ta faute, le SEIGNEUR t'a fait payer le prix total de tous tes péchés. »

 

Cet appel est comme un cri dans la nuit, qui bouscule ma tendance à voir tout en noir, ma tendance à désespérer de l’homme, à désespérer de Dieu, peut-être.

 

3 Cette invitation à l’espérance, je la lis aussi dans l’annonce de Jean le Baptiste, et dans la lettre qu’écrit l’apôtre Paul à Tite. Chez eux, et chez Esaïe aussi, c’est bien plutôt d’espérance que d’espoir que l’on parle. Plutôt que l’attente de la survenue d’un événement précis, attente qui pourra être, ou n’être pas, déçue, c’est à regarder, tout à coup, et malgré un présent difficile, l’avenir avec confiance qu’appellent nos trois textes.

 

Ces trois textes sont ancrés dans la tradition juive de l’attente du Messie, de l’envoyé de Dieu, qui manifestera l’advenue de son règne sur la terre des hommes. Luc et Paul, qui écrivent les deux textes du Nouveau Testament, ont grandi dans l’écoute et la lecture du premier Testament, de la loi et des prophètes, et ils connaissent le livre du prophète Esaïe par cœur. Ils ont la conviction d’avoir vécu l’accomplissement de ce qu’annonçaient les prophètes.

 

Jean le Baptiste est ainsi, au début du chapitre 3, qui nous a été lu par Claire le dimanche 5 décembre, certains d’entre vous s’en souviennent sans doute, à la fois solennellement inscrit dans son temps (« l’an quinze du gouvernement de Tibère César… ») mais surtout présenté comme celui qui accomplit la parole d’Esaïe qui nous a été lue à l’instant. C’est lui, la voix qui crie dans le désert.

 

Nous aussi, nous sommes invités à nous inscrire dans cette tradition juive de l’attente du Messie.

 

C’est ainsi à l’espérance du retour du Christ que Paul invite Tite, ce retour dans la gloire, qui éclipsera la naissance modeste de Jésus à Bethléem. Et même si nous avons bien du mal à nous représenter ce retour, bien du mal à l’imaginer, nous sommes invités à vivre dans cette espérance, dans cette attente, et donc à reprendre à notre compte l’espérance messianique de nos frères juifs.

 

Car ces trois textes parlent aussi, et peut-être surtout, d’attente. Une attente qui est indissociable de l’espérance. L’attente dans laquelle se trouve le peuple qui se rassemble autour de Jean le Baptiste, tel que nous le décrit l’évangéliste Luc. L’attente dans laquelle nous nous trouvons nous-même.

 

4 Je voudrais, à ce stade, me concentrer sur une des caractéristiques de cette attente, telle que nous la décrit Jean le Baptiste, selon l’évangéliste Luc. Nous sommes invités à attendre, à espérer, quelque chose, quelqu’un, qui est plus grand que nous.

 

Bien sûr, Jean le Baptiste parle à la première personne du singulier, il se compare lui-même, prophète que tout le monde vient écouter, et qui baptise d’eau, à celui dont il annonce la venue. Il exprime respect et humilité à l’égard de Celui qui vient, en se disant indigne de même dénouer la lanière de ses sandales, c’est-à-dire indigne de se conduire à son égard comme le ferait un serviteur qui accueille son maître, qui a marché dans la poussière des chemins, et lui enlève ses sandales pour lui laver les pieds.

 

Cette humilité, il vient d’ailleurs de la montrer, en professant l’enseignement si simple et si fort qu’on trouve dans les versets qui précèdent. Un enseignement qui est à notre portée : c’est seulement de celui qui a deux tuniques qu’il exige qu’il en donne une à celui qui n’en a pas. Et les collecteurs d’impôts ou les soldats, loin de les inviter à cesser de travailler pour les puissants qui fixent l’impôt et détiennent la force, il les exhorte à s’en tenir à faire leur métier et seulement leur métier, sans chercher à en profiter personnellement.

 

Sans nous le dire, sans nous donner de détail, mais au travers de l’image du baptême d’eau qui sera remplacé par le baptême de feu, il annonce que l’enseignement de celui qui vient après lui sera tout aussi différent.

 

Dans sa lettre à Tite, l’apôtre Paul est à peine plus ambitieux que ne l’était Jean avec ses disciples, même si, précisément, entre temps, Jésus est venu. Dans l’attente de son retour glorieux, il l’invite, il nous invite, tout simplement, si je puis dire, à vivre une vie raisonnable, juste et pieuse.

 

Parce que, précisément, pour aller au-delà, pour vivre pleinement le message radical de Jésus, nous avons besoin, terriblement besoin, de plus grand que nous.

 

Esaïe et l’apôtre Paul nous annoncent un Dieu qui paraîtra dans toute sa gloire. Ce terme-là ne me parle guère, je vous l’avoue. Je ne peux m’empêcher de sentir l’humain écrasé par cette gloire. Nous ignorons tout, je l’ai déjà dit, de ce « jour merveilleux » qu’annonce Paul, et c’est sans doute mieux comme ça !

 

Ce qui me touche, au contraire, dans les mots de Jean le Baptiste, c’est que, quels que soient nos mérites, et Dieu sait que ceux de Jean étaient grands, et notre texte nous rappelle qu’il a payé de sa vie son engagement, il nous faut ressentir ce besoin, ce manque au creux de nous-même, et vivre dans l’attente, dans l’espérance, de la survenue de quelque chose, de quelqu’un, qui nous dépasse, qui nous sort de notre tête à tête souvent bien désespérant avec nous-même, et nous permet de vivre la vie vraie à laquelle nous sommes appelés. Sans cette espérance, nous restons, comme le dit Esaïe, aussi fragiles que l’herbe.

 

5 Je termine par le plus important, me semble-t-il. Cette attente dans l’espérance à laquelle nous invitent ces trois textes est tout sauf passive.

 

C’est peut-être Esaïe qui nous le dit le plus clairement possible.

 

Entendons bien le début du chapitre 40 : c’est nous que le prophète exhorte à redonner de l’espoir, à réconforter, à consoler. C’est nous qu’il invite à créer une « bonne route » pour le Seigneur. Il met d’ailleurs la barre très haut : il nous demande des énormes travaux de terrassement, pour « remplir de terre le creux des vallées, abaisser les montagnes et les collines, changer en plaines toutes les pentes, et les hauteurs en vallée ». Rien que cela !

 

Attention, il ne nous dit pas que c’est la parfaite réalisation de ces travaux qui causera la venue du Seigneur. Il nous dit que le Seigneur viendra et qu’il nous faut préparer sa venue. Cela fait évidemment toute la différence.

 

Et si jamais nous nous faisons des illusions à ce sujet, en pensant que tout est dans nos mains, alors l’histoire de Jean doit pouvoir nous les enlever. Ce Messie dont Jean annonce et prépare la venue, jamais, en effet, il ne le rencontrera. Et lorsque, Jésus aussi viendra se faire baptiser d’eau, Jean sera déjà en prison. Il ne verra pas le ciel s’ouvrir, ni l’Esprit descendre sur lui sous la forme d’une colombe, il n’entendra pas la voix céleste affirmer qu’il avait eu raison et que le Messie était là.

 

Mais d’avoir finalement tout raté ne l’a pas empêché de faire tant qu’il l’a pu tout ce qui était en son possible, ne l’a pas empêché de vivre l’attente et l’espérance en actes.

 

Et c’est bien, finalement, ce que l’apôtre Paul dit aux Corinthiens, que je n’ai jamais mieux compris qu’aujourd’hui : des trois choses qui demeurent, la foi, l’espérance et l’amour, l’amour est le plus grand, parce qu’il fait vivre en acte cette espérance à laquelle nous sommes invités, cette espérance qui nous est donnée dans la foi et qui nous invite à aimer.

 

Amen

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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