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"digne d'être déshonoré"

Prédication du 5 mai 2019, par Robert Philipoussi



Actes 5.27-41

27 Quand ils les eurent amenés, ils les firent comparaître devant le sanhédrin. Le grand prêtre les interrogea : 28 Ne vous avions-nous pas donné l'injonction formelle de ne plus enseigner en ce nom-là ? dit-il. Vous avez rempli Jérusalem de votre enseignement ! Vous êtes décidés à faire retomber sur nous le sang de cet homme ! 29 Pierre répondit, ainsi que les apôtres : Il faut obéir à Dieu plutôt qu'à des humains. 30 Le Dieu de nos pères a réveillé Jésus, que vous, vous avez éliminé en le pendant au bois. 31 Dieu l'a élevé par sa droite comme pionnier et sauveur, pour donner à Israël un changement radical et le pardon des péchés. 32 Nous, nous sommes témoins de tout cela, avec l'Esprit saint que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent. 33 Exaspérés, ceux qui les écoutaient étaient décidés à les supprimer. 34 Mais un pharisien nommé Gamaliel, maître de la loi estimé de tout le peuple, se leva dans le sanhédrin et donna l'ordre de faire sortir ces gens un instant. 35 Puis il dit : Hommes d'Israël, prenez garde à ce que vous allez faire à l'égard de ces gens-là. 36 Avant ces jours-ci, en effet, s'est levé Theudas, qui se disait quelqu'un, et auquel se sont ralliés environ quatre cents hommes ; il a été supprimé, et tous ceux qui s'étaient laissé persuader par lui ont été mis en déroute ; il n'en est rien resté. 37 Après lui s'est levé Judas le Galiléen, à l'époque du recensement, et il a entraîné du monde à sa suite : lui aussi a disparu, et tous ceux qui s'étaient laissé persuader par lui ont été dispersés. 38 Maintenant, je vous le dis, ne vous occupez plus de ces gens, et laissez-les aller. S'il s'agit d'une décision ou d'une œuvre humaine, elle disparaîtra ; 39 mais si cela vient de Dieu, vous ne pourrez pas les faire disparaître. Prenez garde de ne pas vous trouver en guerre contre Dieu ! Ils se laissèrent persuader par lui. 40 Ils appelèrent les apôtres, les firent battre, leur enjoignirent de ne plus parler au nom de Jésus et les relâchèrent. 41 Ceux-ci se retirèrent de devant le sanhédrin, tout joyeux d'avoir été jugés dignes d'être déshonorés pour le Nom.
 
 
 

 

PRÉDICATION

L'histoire évangélique est assez trépidante. Du début à la fin, du massacre des innocents, jusqu'à Pâques, le héros, ou les héros principaux échappent à une mort certaine. La naissance de Jésus est raconté comme celle d'un rescapé, dès le début et tout au long de son ministère, ce même Jésus échappe aux pièges posés par des pharisiens, et puis il a été raconté qu'il a même échappé à la tombe dans lequel on l'avait déposé mort. Et cette annonce a enflammé des disciples, qui eux mêmes, et c'est notre récit du jour dans ce livre des actes qui est la prolongation par le même auteur de l'évangile de Luc, échappent à la mort qui aurait pu être ordonnée par le tribunal suprême des Judéens, appelé le Sanhédrin.

Cette mort n'a pas été ordonnée puisque vous l'avez entendu, un certain Gamaliel les as défendus. Gamaliel, un maitre de la Loi, dont les commentaires parsèment le Talmud et dont on raconte aussi qu'il aurait été le Maitre de Paul de Tarse, l'apôtre Paul, celui qui a écrit les « lettres de Paul ».

Gamaliel use devant ses confrères d'un argument un peu étrange qui dit : ce n'est pas la peine de les tuer. S'ils ne sont pas de Dieu, ils s'étioleront tranquillement, comme n'importe quelle troupe de fanatiques suivant des illuminés, mais s'ils sont de Dieu, en les tuant, vous prenez un grand risque de vous mettre en guerre avec Dieu.

On sent bien le côté un peu naïf, un peu « pédagogique » de cet argument, mais ce qui est vraiment raconté ici, aux lecteurs du livre des Actes c'est que 50 après les faits, et bien encore une fois, l'évangile a encore échappé à une mort certaine.

Et il est aussi raconté du coup ce matin à Port Royal que plus deux millénaires plus tard...que Gamaliel avait peut-être bien considéré la probabilité que ces Galiléens qui suivaient un Maître dont ils racontaient partout qu'il a été réveillé d'entre les morts, que ces gens-là, étaient de Dieu !

 

Voilà pour l'introduction.

Mais c'est la dernière phrase de ce récit puissant du livre des Actes des apôtres qui m'a parlé, interrogé, bouleversé.

Cette phrase, je vous la relis :

Ceux-ci (les apôtres) se retirèrent de devant le sanhédrin, tout joyeux d'avoir été jugés dignes d'être déshonorés pour le Nom.

Cette prédication va explorer cette joie , cette joie déjà de se retrouver vivant après avoir échappé à la mort de justesse – une joie pure, essentielle, vibrante, qui vous fait considérer la vie comme vous ne l'aviez jamais considérée, ça donc on l'a dit, c'est un des ressorts de l'histoire évangélique, mais ici, particulièrement, on va essayer de comprendre cette joie qu'il y a de se trouver digne – de quelle dignité parle-t-on – de trouver cette dignité dans le fait d'être déshonorés – allons, bon ! De quel déshonneur parle-t-on, et du coup, qu'est-ce qui semblerait honorable – et qu'est ce qui ne le serait pas – et tout cela pour qui, pour quoi ? : pour le Nom – de quel Nom parle-t-on ?

Commençons par le Nom.

Quand les juifs lisaient, ou lisent la Bible religieusement, et quand dans leur lecture, ils tombent sur ce qu'on appelle le tétragramme – à savoir ce qu'on pourrait appeler le nom propre de Dieu, formé de 4 consonnes desquelles on a retiré les voyelles originelles - par réflexe religieux, il s'interdisent de le prononcer tel qu'on devrait le prononcer : YAHWE, YEHOVA ou YAHOO, mais ils prononcent un autre mot à la place : Adonaï, qu'on peut traduire par Seigneur, ou Hashem, qui veut dire «  le nom »

Une fois de plus, dans cette foi chrétienne naissante, on observe ce phénomène de confusion volontaire entre ce Dieu d'Israël et de ce Jésus qui a été « réveillé » d'entre les morts et qui prend la place – non pas de Dieu – ce serait un blasphème – on dit bien que Jésus va à la droite de Dieu, mais plus subtilement, il prend la place de l'action libératrice de Dieu.

Jésus-Christ , le réveillé d'entre les morts est, pour ces premiers croyants de la nouvelle alliance, le nouveau NOM qui va conduire son peuple vers le salut, comme le Dieu d'ISRAEL l'a été dans l'histoire.

C'est pour cela qu'une des premières confessions de foi de l'histoire a été:  «  Jésus Christ est le SEIGNEUR » , c'est-à-dire : celui dont on ne prononçait pas le nom en l'appelant Seigneur a retrouvé un nom et c'est celui de Jésus. C'est une réelle provocation, c'est une hérésie telle que notre récit dit bien que «  Exaspérés, ceux qui les écoutaient étaient décidés à les supprimer »- ces gens là qui enseignaient cette confusion, qui faisaient cette confusion entre YHWH, le Nom et Jésus.

Pour ces premiers croyants de la nouvelle alliance, d'après notre récit, ce Jésus , ce nouveau YHWH devient « pionnier » et « sauveur ».

Les traductions habituelles disent Prince, mais, comme le fait la nouvelle Bible Segond, il vaut mieux employer le mot « pionnier » : il s'agit bien ici de celui qui « précède », un éclaireur, un « pionnier ». En gros, c'est le premier des affranchis qui ira appeler ceux qui sont encore esclaves à sa suite. Les premiers croyants dans la nouvelle alliance sont en train d'inventer un nouveau personnage dans la représentation divine et c'est passionnant d'observer cette genèse encore assez peu rationalisée, pas encore devenue un dogme.

Ce pionnier est donc aussi appelé un sauveur. Un mot qui désigne celui qui met « en lieu sûr » . Un mot que j'aimerais moi plutôt traduire par « sauveteur », ce qui certes enlève le côté « grandiose » mais qui va rendre tout ça plus concret. De même, je traduirais le mot « salut » par « sauvetage »

Toute la pratique chrétienne est justement d'annoncer, de pratiquer, de faire exister, de témoigner de ce « lieu sûr ». Par exemple, une communauté fraternelle, heureuse, fervente, communiante est certainement une forme de « lieu sûr ». Un lieu où par exemple, on pourrait compter les uns sur les autres, un lieu où on pourrait ne plus avoir peur du destin social, ou du jugement social. Entre parenthèses, c'est ce que je veux pour mon Église. Et je nous invite tous à être l'expression vivante de ce sauvetage !

Voilà pour le Nom. Oui.Ces gens-là étaient clairement des hérétiques. Mais ils se voyaient comme des rescapés, dont le sauvetage a été opéré par Jésus qui est leur Seigneur, celui qui avait libéré leurs pères de l'esclavage en Égypte et qui désormais les a libérés, eux, de la peur, de la mort, de l’idolâtrie, même de la peur de prononcer son nom, les a libérés de la Loi, d'une partie des règles devenues absurdes, des séparations absurdes entre les gentils et les circoncis, et qui les a embarqués tous pour les mettre dans ces « lieux sûrs » que sont ces nouvelles Églises, ces assemblées, dont ils sont persuadés qu'elles sont les prémices du règne de Dieu.

Ceux là vont ressortir du tribunal tout joyeux

Mais ils se sont pas joyeux uniquement parce qu'ils ont frôlé la mort de peu. Ils sont joyeux d'avoir touché une nouvelle dignité.

Certes, en ayant suivi Jésus, ils avaient déjà cessé de se croire indignes, de n’être rien. Ils avaient été relevés.

Mais ils n'avaient pas encore goûté à la joie d'être dignes d'être des valeureux témoins.

Le tribunal suprême des Judéens les a réprimandés et même battus. Aux yeux de beaucoup, ils ont été déshonorés. Mais à leurs yeux, ils ont été honorés de la dignité d'être les témoins intransigeants et obstinément hérétiques de ce Christ, de ce nouveau Seigneur.

O vous savez, ces apôtres sont comme tout le monde. Ils aiment la dignité et l'honneur.

Mais ils ne vont pas les chercher là où la plupart des gens vont les chercher, ceux qui confondent la dignité avec les dignitaires, ceux aiment rendre tout honneur à tout Seigneur.

Devant ce tribunal, on les a déshonorés, comme tant d'autres avant eux et après eux l'ont été, tous les rebelles de l'histoire, écrasés par la jurisprudence des vainqueurs.

Mais eux, ces apôtres, ces Galiléens, rescapés de la mort, sont joyeux . Car oui, ils sont passés devant un tribunal, mais ce tribunal de leur point de vue était une épreuve, qu'ils ont brillamment réussie. Ils ont jugés dignes d'être déshonorés pour le Nom. Et ils ne doutent pas qu'ils sont restés dignes, et leur victoire pour eux est déjà éclatante. Je m'imagine qu'ils n'ont que faire de ce que l'Histoire, ou la légende racontera d'eux.

Alors en lisant ce récit, je me demande si j'ai encore la joie d'être vivant, je me demande si j'ai encore la joie d'être digne, je me demande qui est, ou ce qui est digne aujourd'hui d'être honoré. Je me demande si moi-même je n'ai pas une certaine tendance à honorer n'importe qui ou n'importe quoi.

Je me demande aussi de quoi finalement je devrais être déshonoré pour être dans la mouvance de ce Christ, de quelles compromissions je vais devoir me débarrasser. Je me demande finalement où je vais devoir chercher ce qui va me rendre de nouveau digne. AMEN.

 

Photo Robert Philipoussi
Photo Robert Philipoussi
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