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"l'idiot"

Prédication par Claire Gruson



"l'idiot"

L'intendant infidèle Luc 16, 1-8

 

 

La lecture de cette parabole, qui inaugure un chapitre de Luc consacré presque essentiellement à l'argent, à la richesse et à la pauvreté, a de quoi déconcerter. D'ailleurs la diversité des titres donnés, selon la traduction, à ce récit confirme l'idée que nous allons rencontrer un texte qui résiste. « le gérant habile », « l'administrateur malhonnête », « l'économe infidèle », « l'intendant débrouillard », « l'intendant habile »...on voit bien que la qualification du personnage central de cette histoire varie du positif au négatif comme d'ailleurs les interprétations données à cet épisode de l'évangile.

 

En effet à quoi assiste-t-on?Trois scènes successives : dans la première, c'est la confrontation d'un « homme riche » et de son serviteur ou gérant ou intendant. Celui-ci a été dénoncé pour avoir « dilapidé » les biens de son maître. Il est licencié et doit auparavant rendre compte de sa gestion. Jusque là, rien qui étonne vraiment. Deuxième scène : on assiste au monologue intérieur de l'intendant : que faire, se demande-t-il. D'emblée il écarte deux moyens de survivre à cette situation complexe : le travail et la mendicité. Piocher ? Mendier ? Non mais (et c'est la troisième scène de ce récit) faire en sorte d'être bien reçu par d'autres, les débiteurs du maître, une fois sa gérance terminée. Pour obtenir de garder le lien avec ces débiteurs, l'intendant réduit arbitrairement ce qu'ils doivent,par une parole performative, par une simple falsification de leur reconnaissance de dette. En somme, il suffit de parler pour modifier la réalité à son profit.

 

On trouve dans ce récit une accumulation de situations critiques propres à déconcerter le lecteur pourvu d'une solide morale. Accumulation telle qu'on dirait presque un récit humoristique. Le personnage de l'intendant ne manque pas de sel ni de culot. Il dispose à son aise des biens de l'homme riche. Licencié, il renonce sans plus de délibération à trouver des moyens de survivre par le travail physique ou la mendicité. Il trouve une solution plus simple mais franchement paresseuse et immorale : la falsification de la réalité. Et pour couronner le tout, il est loué par son maître pour son intelligence ! Pirouette finale étonnante, inversion carnavalesque qui pousse le lecteur à la réflexion. Le filou est honoré et présenté comme modèle.

 

Avec les mêmes données, on pourrait imaginer un tout autre récit, façon manuel de morale ou Comtesse de Ségur. Imaginons : pris sur le fait, grâce à une délation légitime, l'intendant se repentirait de sa faute et pour preuve de sa bonne foi accomplirait quelques actes de contrition fussent-ils éprouvants pour sa dignité. L'homme riche consentirait alors à lui pardonner, non sans condescendance. Et les débiteurs seraient invités à payer le prix fort.

Le lecteur de cet hypothétique récit serait édifié.

Mais la Bible n'est pas un manuel de morale. Et le lecteur de la parabole, lui, est plutôt porté à rire et à réfléchir.

 

Car en définitive, l'acteur principal, le gérant, est loué par le maître. Inversion des valeurs qui force à réfléchir d'autant que ce qui se présente comme une explication finale est très énigmatique : « Car les enfants de ce monde-ci sont plus avisés avec leurs semblables que les enfants de lumière. ». Là encore nous sommes invités à approuver une sorte de maxime qui valorise ceux que nous serions plutôt portés à critiquer. Fertilité de ce qui déconcerte : un espace est donné à notre réflexion.

 

En quoi l'intendant infidèle est-il « avisé » ? Et pouvons-nous prendre le parti de cette intelligence ?Certes, on comprend bien qu'il a trouvé un moyen habile de ne pas rester sur le fumier après ce malheureux épisode : en réduisant de façon non négligeable la dette des débiteurs de l'homme riche, il s'assure un lendemain : les débiteurs reconnaissants le recevront et l'abriteront sans doute. La Bible de Jérusalem, soucieuse d'éviter toute conclusion immorale indique bien en note : « l'intendant n'est pas « loué » pour sa friponnerie mais pour son habileté à sortir d'une situation désespérée. ».

 

Allons plus loin peut-être :

J'ai lu un très beau commentaire de cette parabole : il nous propose de mettre au centre de ce récit Jésus lui-même. Et si le gérant, l'économe infidèle était Jésus ? Le voici accusé par les pharisiens de gaspiller les biens de l'homme riche. « L'homme riche est Dieu tel que les pharisiens se le représentent : un riche propriétaire prompt à licencier celui qui ne travaille pas comme il faut c'est à dire en suivant sa loi. » Mais le gérant, Jésus, allège la dette des endettés et son maître le glorifie. « Jésus n'est-il pas celui qui pardonne les pécheurs que nous sommes, qui est condamné à mourir comme un bandit pour cela, mais que Dieu glorifie ? »

 

Parabole de la grâce donc : ce que découvre le gérant, c'est que la vie n'est possible que dans un monde de grâce, un monde où l'intérêt du prochain est toujours pris en considération amicale.

 

Cependant n'est-on pas tenté de s'interroger sur cette grâce à bon marché ? Alors il suffirait finalement d'une entourloupe pour que nos responsabilités dans le monde soient gommées ? N'est-ce pas trop simple ? Je n'oublie pas les phrases de Dietrich Bonhoeffer au début de son livre Le prix de la grâce :? « La grâce à bon marché est l'ennemi mortel de notre Eglise. Actuellement, dans notre combat, il y va de la grâce qui coûte ». Une grâce qui coûte parce qu'elle ouvre sur une responsabilité. Impossible de résumer correctement un texte si dense. J'en extrais juste un bref paragraphe : « La grâce qui coûte, c'est l'évangile qu'il faut toujours chercher à nouveau ; c'est le don pour lequel il faut prier, c'est la porte à laquelle il faut frapper. »

 

La grâce qui coûte, c'est peut-être, pour reprendre un des trois éléments de la vocation du Centre protestant d'éthique de Villemétrie et de sa charte, contrôler sa manière de posséder, en particulier l'argent. « On fait valoir une somme d'argent quand on l'affecte à ce qui fait sa raison d'être. Ce n'est pas l'argent qui a de la valeur mais c'est l'usage que l'homme en fait conformément à sa vraie vocation d'homme. ».

 

Ce qui est curieux justement dans ce récit, c'est que très rapidement rien ne nous est dit de plus sur l'origine première du conflit entre l'homme riche et son intendant : l'argent dilapidé. Que devient la fortune de l'homme riche ? Et que devient l'homme riche ? Est-il sur la paille après cette histoire ? Est-il lui-même ruiné, endetté ? Par analogie, je voudrais évoquer ici un texte romanesque.

 

J'ai cet été lu L'Idiot, un des magnifiques romans de Dostoïevski. Une scène haletante, ébouriffante peut être évoquée ici. 100 000 roubles sont jetés au feu devant une assistance éberluée et littéralement horrifiée. Je passe sur la complexité de l'intrigue. Juste en dire qu'il est question dans cette histoire de l'honneur et de la dignité d'une femme aimée ou revendiquée par plusieurs hommes. Mais voici que dans ce drame, par le prodige de l'écriture, plus rien ne compte que ces 100 000 roubles pour lesquels plusieurs personnages sont prêts à risquer leur vie. Le lecteur lui – même se surprend à sentir son cœur battre non pas pour la dignité de la femme humiliée mais à l'idée de ce qu'il ressent comme un gâchis épouvantable : peut-on laisser ainsi sans réagir une telle somme se transformer en fumée ?

 

Et bien dans la parabole de l'intendant infidèle, il n'est plus aucunement question des peut-être 100 000 roubles perdus par «  l'homme riche ». L'intérêt est entièrement concentré sur autre chose : sur la grâce ; sur la possibilité de survivre et même de vivre une vie reliée à nouveau avec les autres, avec le maître, avec les débiteurs. L'argent, dans notre monde gouverné par le libéralisme triomphant, est de fait le régulateur essentiel de la vie collective. Mais voici que dans ce texte, il n'en est plus question : nous sommes autorisés à prendre la distance de l'humour et de l'ironie avec l'argent ; nous sommes invités à penser en d'autres termes, par exemple en termes de gratuité et de don.

 

Bien sûr, nous serons peut-être vite happés à nouveau par le « réalisme » ambiant : dans le monde « réel », une telle histoire n'est pas concevable. Si l'on a une dette, il faut s'en acquitter et gérer ses biens en « bon père de famille ». Ces mots, nous les entendons souvent, notamment en politique, notamment à propos de l'Europe. Et nous savons qu'ils peuvent faire beaucoup de mal.

 

Ce dimanche, la Bible nous donne à imaginer avec précision, grâce par exemple au soin apporté par le prophète Amos dans le chapitre 8 lu tout à l'heure, ce que peut être l'exploitation du pauvre abandonné sur son fumier. Nous sommes invités aussi à nous approprier la joyeuse démarche carnavalesque de Jésus à l'égard de l'argent, à tenter de construire très concrètement des schémas faisant de la gratuité un projet social, à repenser la société des humains sans la réduire à des rapports monétaires ou marchands. Ce n'est pas une utopie irréalisable. C'est notre travail. C'est notre responsabilité collective, si nous prenons au sérieux cet évangile.

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