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Les protestants des 13e et 5e arrondissements de Paris. Temple de Port Royal & Maison Fraternelle


"un homme fragile et libre"

Dimanche 30 août, par Nicolas Bonnal



Dimanche 30 août 2020, temple de Port-Royal, Mt 16, 21-27

Raphael Santi . Têtes et Mains de Deux Apôtres
Raphael Santi . Têtes et Mains de Deux Apôtres

Jérémie 20.7-9

7 Tu m'as séduit, Éternel, Et je me suis laissé séduire ; Tu m'as saisi et tu as vaincu. Et je suis chaque jour en dérision, Tout le monde se moque de moi.

8 Car toutes les fois que je parle, (il faut que) je crie, Que je proclame : violence et dévastation ! Et la parole de l'Éternel est pour moi Un sujet de déshonneur et de risée toute la journée.

9 Si je dis : Je ne ferai plus mention de lui, Je ne parlerai plus en son nom, Il y a dans mon cœur comme un feu brûlant, Retenu dans mes os. Je me fatigue à le contenir et je ne le puis.

 

Matthieu 16.21-27

21 Jésus commença dès lors à montrer à ses disciples qu'il lui fallait aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des principaux sacrificateurs et des scribes, être mis à mort et ressusciter le troisième jour.

22 Pierre, le prit à part et se mit à lui faire des reproches en disant : A Dieu ne plaise, Seigneur ! Cela ne t'arrivera pas.

23 Mais Jésus se retourna et dit à Pierre : Arrière de moi, Satan ! Tu es pour moi un scandale, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.

24 Alors Jésus dit à ses disciples : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive.

25 Quiconque en effet voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi la trouvera.

26 Et que servira-t-il à un homme de gagner le monde entier, s'il perd son âme ? Ou que donnera un homme en échange de son âme ?

27 Car le Fils de l'homme va venir dans la gloire de son Père avec ses anges, et alors il rendra à chacun selon sa manière d'agir.

 

 

 

Ouvrir la Bible, c'est toujours courir le risque d'être bousculé, d'être pris à contre-pied, de ne pas trouver ce qu'on attend, et parfois de faire des découvertes qui ne sont pas aisées à comprendre puis à apprivoiser.

C'est bien ce qui nous arrive ici, où nous lisons la réaffirmation, brutale, sans nuances, de ce renversement absolu des valeurs auquel nous invite le Christ : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive. Quiconque en effet voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi la trouvera. »

Nous est ici implacablement rappelée l'incompatibilité totale entre nos logiques humaines et la logique de Dieu. L'avertissement nous est clairement donné, que, comme le dirait Bonhoeffer, la grâce ne peut être une grâce à bon marché, que la grâce coûte et qu'elle a le prix de la Croix, qu'il nous appartient de porter, comme le Christ va la porter.

N'allons pas trop vite, pour nous donner les moyens d'entendre vraiment ce texte, sans s'arrêter trop vite à y lire la condamnation définitive de ceux, dont nous faisons si souvent partie, qui ont bien du mal à se libérer des logiques humaines.

Ce qu'il nous raconte en effet, d'abord, c'est comment Jésus, pour la première fois, annonce à ses disciples le sort qui l'attend, lui. Une annonce sans laquelle l'invitation faite aux hommes à porter la Croix serait incompréhensible. Jésus, nous dit le texte, commence à annoncer à ses disciples sa montée à Jérusalem, vers la souffrance, la mort, et après trois jours, la Résurrection.

Je disais, à l'instant, qu'ouvrir la Bible, c'est toujours courir un risque. Je pourrais ajouter qu'ouvrir la Bible en suivant nos listes de lecture plutôt que nos goûts, nos préférences ou nos routines, c'est multiplier ce risque ! Et, en ce premier culte de la rentrée, après l'été, pour notre paroisse, c'est y ajouter un autre risque, celui de prendre le train en marche, si je puis me permettre.

Si nous nous étions retrouvés ici-même la semaine dernière, nous comprendrions, en effet, ce que veut dire le début du texte de l'évangile de Matthieu prévu pour ce jour : car voici un texte qui commence par « dès lors », ou dans d'autres traductions, « à partir de ce moment-là » (apo tote, en grec).

Il s'est donc passé, dans les versets qui précèdent, quelque chose qui n'est pas sans conséquences sur le comportement de Jésus. Et la séparation proposée par la liste de lecture entre les deux parties d'un même texte ne doit pas nous le faire rater.

C'est bien un ensemble, en effet, que constituent les versets 13 à 28 du chapitre 16, dont nous n'avons lu à l'instant, disciplinés que nous sommes, que les versets 21 à 27. Un ensemble cohérent, non seulement par cette articulation à la fois temporelle et logique, « dès lors », « à partir de ce moment-là », qui distingue et unit deux temps du récit, mais aussi par la structure même de ce récit : pendant ces quinze versets, on assiste, en effet, à un échange à trois. Jésus, Pierre, et le groupe des disciples.

Que vient-il donc de se passer ?

Jésus a interrogé ses disciples sur ce que les hommes disent de lui. Une façon un peu datée, mais assez efficace quand on a de bons informateurs, de faire une recherche à partir de son propre nom sur un moteur de recherche. Il y a des réponses nombreuses et diverses, qui montrent que Jésus ne laisse pas indifférent, qu'il a un vrai « retentissement médiatique », pourrait-on dire. Et les disciples, qui jouent bien leur rôle de moteur de recherche, ont entendu beaucoup de choses sur lui. Mais d'apprendre que les hommes le prennent pour tel ou tel prophète juif (les réponses vont d'Elie à Jérémie), voire pour son cousin Jean-Baptiste, ne suffit pas à Jésus. Parce qu'il n'est pas encore enfermé dans le monde numérique dans lequel nous nous laissons si facilement piéger, au 21ème siècle, et qu'il n'a pas peur du dialogue direct.

Alors il pose à ses disciples une question toute simple et fondamentale : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? ». C'est le propre du dialogue : on pousse son interlocuteur dans ses retranchements, mais on n'a pas peur de se mettre en danger soi-même.

Et, entendant cette question posée au groupe des disciples, c'est Pierre qui prend la parole, et livre cette confession de foi fondamentale : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Jésus loue Pierre pour cette réponse, qui ne vient pas de lui, mais du Père lui-même. Et il prononce ensuite ces paroles qui fondent la succession apostolique, telle que nos frères catholiques l'entendent et la vivent, ces paroles qui montrent que Jésus n'a pas peur de jouer avec les mots : « Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâtirai mon Eglise », ces paroles par lesquelles il donne à Pierre les clefs du Royaume des cieux.

C'est là que commence notre texte. « Dès lors », « à partir de ce moment-là ».

Et la logique de cette liaison ne nous apparaît pas de façon évidente, c'est le moins qu'on puisse dire. Pourtant, nous avons bien lu, nous ne pouvons lire autrement, c'est bien ce qui est écrit : c'est parce qu'il vient d'être reconnu comme le Messie attendu par Israël, et mieux encore, comme le Fils du Dieu vivant, que Jésus décide d'annoncer à ses disciples qu'il va souffrir, mourir, puis, trois jours après, ressusciter. Et que ce sont précisément ceux qui attendent le Messie avec le plus de piété et de science, les anciens, les grands prêtres et les scribes, qui vont lui infliger les souffrances qu'il annonce.

Voilà un de ces contre-pieds que nous offre la lecture de la Bible. Jésus ne peut laisser les disciples s'enfermer dans le confort qui pourrait naître de la confession de foi prononcée par Pierre. Être le Christ, le Fils du Dieu vivant, là encore ce n'est pas avoir reçu une grâce à bon marché. C'est marcher à la mort, au milieu des souffrances infligées par ceux pour lesquels on est venu.

Ce contre-pied de Jésus en annonce un autre, au tout début du chapitre suivant : quand soudain, Jésus, sur une haute montagne avec ses disciples, est transfiguré et apparaît resplendissant, en grande conversation avec Moïse et Elie, avec la Loi et les Prophètes, Pierre, jamais en retard d'une bonne volonté mal à propos, on va y revenir, veut figer cet instant extraordinaire, et se propose de construire trois tentes, une pour Jésus, une pour Moïse, une pour Elie. Mais à peine a-t-il le temps de faire cette proposition saugrenue que ce moment fugace est passé. Jésus est en chemin, et nul ne peut le capturer.

Pierre, donc, le maladroit, le fulgurant, qui passe d'un extrême à l'autre.

L'annonce que fait Jésus le bouleverse. Des quatre événements qu'elle comporte, la montée à Jérusalem, les souffrances subies, la mort, et la résurrection, il ne retient, visiblement, que les souffrances et la mort.

Comment le lui reprocher ? Ce seront, d'ailleurs, ne l'oublions pas, ces événements publics et dramatiques, qui vont frapper tous les contemporains, et donner lieu aux quatre récits, détaillés et terribles, qu'en offrent les évangiles.

Ces souffrances et cette mort annoncées, c'est une perspective que Pierre ne supporte pas : à tel point, nous dit le texte, qu'il prend Jésus à part, et qu'il le réprimande, en lui faisant comprendre que ce genre de choses ne doit pas arriver. Là encore, comment ne pas le comprendre ? L'apôtre Paul le dira, lui-même, plus tard, le Messie crucifié, c'est un scandale pour les Juifs.

Et pourtant, et c'est pour moi le cœur de ce passage d'évangile, ce mot même de scandale, Jésus va l'utiliser pour qualifier, non pas le sort qui l'attend, mais la réaction de Pierre, pour qualifier Pierre lui-même. Pierre est un scandale, Pierre est un satan. Voici deux termes sur lesquels il nous faut nous arrêter.

Skandalon : en grec, ce terme est utilisé essentiellement dans le nouveau testament, et il signifie « piège placé sur le chemin, obstacle pour faire tomber ». C'est un peu le même sens, même si la racine est totalement différente, que Proskomma, la pierre d'achoppement, celle sur laquelle on trébuche.

Quant à satan, dans les Ecritures, ce mot n’est jamais un nom propre, un nom de personnage, mais c’est un nom commun, un nom qui renvoie à la notion d’hostilité. En fait, le satan, c’est l’adversaire, l’ennemi, l’accusateur public (avec une minuscule, plutôt que le Satan avec une majuscule, que notre tradition occidentale a personnalisé).

Le satan, Jésus l'a déjà rencontré, lorsqu'il a été tenté, au désert (Mt 4, 1-11). Et c'est bien encore de tentation qu'il s'agit ici.

Ces mots, satan, scandale, que Jésus emploie ici, je pense qu'ils apprennent plus sur celui qui les prononce que sur celui à qui ils s'adressent, plus sur Jésus lui-même que sur Pierre.

La réaction de Pierre, en effet, n'est-elle pas tout simplement une illustration du malentendu dans lequel ont vécu les disciples : ils attendent le Messie glorieux et triomphant annoncé par les prophètes, ils ont des rêves de liberté et de gloire, d'un royaume concret qui se construit sur terre. Ils auront la Croix, et ils ne l'ont pas compris encore, d'autant qu'ils viennent tout juste, à l'instant, pourrait-on dire, de comprendre que Jésus était le Christ annoncé.

Non, c'est la violence de la réaction de Jésus qui m'arrête. J'y vois l'annonce de ces moments d'angoisse que nous rapportent les évangiles : depuis cette prière pressante, au jardin des oliviers, d'échapper à ce qui l'attend, jusqu'à cette terrible interpellation faite à Dieu depuis la Croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? ».

Sans faire de la psychologie à la petite semaine, il m'apparaît que si Jésus attaque avec tant de violence, c'est que les propos de Pierre font profondément écho en lui, et que, pas plus pour lui que pour Pierre, la perspective de ce qu'il annonce, de ces souffrances et de cette mort qui l'attendent, n'est aisée à accepter.

Si les mots de Pierre sont un scandale, un piège sur le chemin, si Pierre se transforme en les prononçant en satan, en ennemi, c'est bien que Jésus sait qu'il peut céder à la tentation, qu'il est un homme libre et fragile.

C'est cela, pour moi, le cœur de ce texte : Jésus, notre maître, notre guide, celui par qui nous connaissons le Père, parce qu'il est un avec lui, est un homme fragile et libre, c'est un homme, tout simplement, comme nous.

Dès lors qu'on veut bien se rappeler cela, se libérer des rêves de gloire de Pierre, et de siècles de pesante théologie de la toute puissance de Dieu, la parole qui nous paraissait si dure, tout à l'heure, qui nous invite à renoncer à nous-même et à prendre notre croix, devient un appel qui nous est adressé à nous comme il a été adressé à Jésus, tout simplement parce que nous ne pouvons pas laisser celui-ci seul sur le chemin qu'il a librement choisi, celui d'aller au bout de lui-même, par amour.

Puissions-nous vivre et répondre à cet appel avec l'intensité du prophète Jérémie, en nous laissant, comme lui, séduire par Dieu, et en ne résistant pas au feu brulant qu'il nous met au cœur.

 

Amen

 

 

 

 

 

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