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"Mon client est innocent" Prédication du 5 mars 2017. Mat 4, 1-11

Où le prédicateur défend la Bible, à qui on fait dire souvent l'inverse de l'intention initiale. D'où vient ce principe subversif permanent et un peu tragique ? Où au passage on découvre un principe classique de manipulation. Défendez-vous !



Mat 4, 1-11
1Alors Jésus fut emmené par l'Esprit dans le désert, pour être éprouvé par le diable. 2Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. 3Le tentateur, s'étant approché, lui dit: Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. 4Jésus répondit: Il est écrit: L'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
5Le diable le transporta dans la ville sainte, le plaça sur le haut du temple,
6et lui dit: Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas; car il est écrit: Il donnera des ordres à ses anges à ton sujet; Et ils te porteront sur les mains, De peur que ton pied ne heurte contre une pierre.
7Jésus lui dit: Il est aussi écrit: Tu n'éprouveras pas le Seigneur, ton Dieu.
8Le diable le transporta encore sur une montagne très élevée, lui montra tous les royaumes du monde et leur gloire, 9et lui dit: Je te donnerai toutes ces choses, si tu te prosternes et m'adores. 10Jésus lui dit: Retire-toi, Satan! Car il est écrit: Tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et tu le serviras lui seul. 11Alors le diable le laissa. Et voici, des anges vinrent auprès de Jésus, et le servaient.

PRÉDICATION Robert Philipoussi
Je voudrais d'abord, en introduction, plaider pour l'innocence de mon client. A savoir, la Bible.
Un jour, mon client est apparu dans la littérature d'un peuple, sous la forme de ce récit de la Genèse. Et il a fait ce pourquoi il avait été écrit : à savoir : permettre à l'humain, homme, femme, mais probablement aussi enfant, de savoir ce que ça veut dire, ce que ça implique, de devenir adulte. Ce récit – c'est à dire une représentation distanciée de la vraie vie – c'est un récit, ce n'est pas une ordonnance, une convocation – raconte à des fins éducatives – pour soi, et aussi pour ses enfants – qu'un jour il va falloir choisir, entre l'illusion d'une vie éternelle dans les méandres de fleuves irriguant un jardin d'Eden et l'entrée dans une réalité plus complexe. Qu'il va falloir apprendre à savourer, sachant qu'elle ne sera pas éternelle.
Cela passera par l'apprentissage de mettre des mots sur les choses et les animaux «L’Éternel Dieu forma du sol tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel. Il les fit venir vers l’homme pour voir comment il les appellerait, afin que tout être vivant porte le nom que l’homme lui aurait donné. L’homme donna des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux des champs; (quitte à perdre un peu de rêverie – il sera bien temps après d'apprendre à devenir un poète pour ne pas se laisser enfermer dans des dogmes ou des formules, déjà faites, et faire comme Adam en effet, nommer ce qui n'avait jamais été nommé).
Cela passera aussi par la rencontre de l'autre – par exemple une femme, ou un homme, ce qui inévitablement vous sortira de votre quant à soi, et cela passera enfin par une sorte d'effraction pour sortir de ce qui commence à devenir un jardin des illusions – l'enfance, quand on voudrait y demeurer - et par exemple sortir avec cet autre que vous avez rencontré, parce que finalement vous préférez la rencontre, le risque, la connaissance, à l'illusion grandiose d'une vie éternelle, qui parce qu'elle est une marque de l'enfance, n'est pas faite pour durer. Etre adulte, enfin, c'est se rendre compte qu'on est nus, et qu'on doit se vêtir, de vêtements, certes, mais aussi de convictions, de culture, pour se protéger, en somme pour réellement exister. Ce récit apprend à exister.
Voilà donc ce que voulait dire mon client, à l'origine. Mon client n'est pour rien de ce qu'on a voulu faire de lui par la suite.
On l'a décrit comme valorisant un jardin des délices d'où par curiosité, sensualité, cupidité que sais je, un homme s'est débrouillé de sortir, en désobéissant, en se faisant avoir par une redoutable tentatrice sous la forme d'une côte devenue femme, elle même tentée, à cause de sa faiblesse congénitale, par un redoutable serpent abritant Satan. Et tout ça, il faudrait toute sa vie, cet humain, le paye, que nous le payons. Une dette éternelle.
Mais mon client n'a jamais dit ça. Ce sont certains prêtres, bien plus tard qui l'ont forcé à dire ça.
Venons en maintenant à cette seconde aventure de mon client. Ce récit de Jésus dans le désert. Là, les faits qui lui sont reprochés sont apparemment moins graves. Néanmoins, je tiens à préciser qu'encore une fois, l'interprétation qui en a été souvent faite n'a fait qu'embrouiller les choses, au point que parfois, mon client, la Bible, en arriverait à faire peur aux gens. Ce qui est un comble !
D'abord, dans ce fameux récit de la tentation dans le désert, il faut savoir que le mot grec qui est traduit par tentation désigne en fait « une épreuve ». Alors certes, on peut toujours traduire par « tentation », mais vous conviendrez avec moi que, quand on dit tentation, immédiatement, ça sent le souffre. Or mon client ne sent pas le souffre. Mon client est un pédagogue, une aide pour comprendre, par une myriade de témoignages les plus divers, comment on peut faire pour vivre sa foi dans le monde réel. Alors certes, vous allez pouvoir me dire que cette Bible n'est pas linéaire, qu'elle est compliquée, qu'elle est touffue. Mais oui, elle l'est. Mais le but justement, c'est de tracer son chemin et non pas suivre une voie toute tracée. Ca, ce serait une tentation, en effet. Mais revenons à notre épreuve dans le désert.
Pourquoi Jésus passe-t-il une épreuve ? Tout simplement parce qu'il vient d'être baptisé, dans l'eau et par le souffle de Dieu et que désormais, il va devoir faire son travail. Accomplir son service. Entrer dans son ministère. C'est important pour les lecteurs qui découvrent ce récit 50 ans après la mort de Jésus que celui ci dont on leur parle n'est pas sorti de la cuisse de Jupiter. Et après tout, qui, au devant de sa vocation, n'a pas passé une épreuve, ne serait ce qu'un examen, pour avoir son diplôme. Même Picasso, qui a un jour abandonné ses études des beaux arts, parce que ça l'ennuyait, a quand même passé des épreuves: À Barcelone en 1896, à 15 ans, il est reçu à l'École de la Llotja, où enseigne son père, ayant exécuté en un jour le sujet de l'examen pour lequel on laisse généralement un mois aux candidats.
Pour Jésus, 40 jours, mais ce n'est pas le même métier.
Je vous passe donc sur tout ce qu'on a raconté sur cette épreuve.  Jésus est un héros, il terrasse le diable, il est incorruptible, il est parfait.
Or mon client protesterait s'il avait encore de la voix. En réalité cette épreuve qui n'est pas forcément une tentation diabolique, n'est peut être même pas le sujet central de ce récit. Ce récit en fait est destiné aux premiers communautés chrétiennes pour leur apprendre à se comporter correctement à fin de quoi ? De pratiquer la véritable fraternité. Et ne pas, faire comme tout le monde. Manipuler l'autre, pour l'abuser.
Regardons rapidement son déroulement, à ce récit, et nous verrons qu'il est très très pédagogique. On pourrait presque lui reprocher d'en faire trop.
Que dit d'abord l'ordonnateur de l'épreuve, il dit :
Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains
La manipulation consiste donc à enfermer l'autre dans un choix impossible, à partir d'un manque qu'on a relevé chez lui, ici c'est la faim.
Jésus soit renie sa qualité de fils de Dieu, soit meurt de faim.
Et ça nous le faisons tous les jours. Puisque tu es médecin, toi que je rencontre dans la rue, écoute mon problème alors que tu avais autre chose à faire sans doute. Puisque tu es une maman, aime moi. Puisque tu es ma femme, sois soumise. Puisque tu es un homme, jette toi de ce pont retenu par un élastique etc. Puisque tu es français, vote front national etc.
Manipulation identitaire classique, violente et très très fréquente.
Le but est d'y échapper. Jésus y arrive en disant.
Il est écrit: L'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.
Il cite la Bible et se sort du piège. Mais l'examinateur le comprend et joue son jeu en citant aussi la Bible (qui je vous le rappelle, est innocente) Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas; car il est écrit: Il donnera des ordres à ses anges à ton sujet; Et ils te porteront sur les mains,
Les premiers chrétiens qui écoutent ça prennent donc des notes : même « le diable » « alias celui qui veut diviser » est capable de citer la Bible.
Comment s'en sortir ? Justement en activant cette fabuleuse variété qui constitue ce patrimoine vivant qui est la Bible. Jésus dit il est aussi écrit. Tu n'éprouveras pas le Seigneur, ton Dieu.
L'examinateur comprend donc bien que cela ne sert à rien de rester dans ce terrain là et tente le tout pour le tout : il lui offre tous les pouvoirs à condition qu'il se soumette à lui.
Que fait Jésus alors ? Et bien tout il le nomme « satan » . Il lui dit « arrière de moi, Satan » .à savoir « accusateur ». Je te nomme pour te sortir de la réalité confuse dans laquelle habilement tu t'étais glissée pour me manipuler. « satan » et non pas « quelqu'un qui me veut du bien ». Je te nomme donc tu ne me fais plus peur. Et le satan, sa queue sans doute fourchue entre les jambes, s'en va. Ce Jésus a nommé ce qu'il devait nommer, il a résisté à la tentation certes de la toute puissance et de la soumission. Mais ce que les disciples, et les premiers chrétiens ont appris ce lisant, ce écoutant, c'est que la fraternité cela ne passe pas simplement par une bonne intention d'être fraternel. Elle passe d'abord par le fait de ne pas manipuler l'autre en lui parlant. Et au passage, cela leur a appris à déjouer de nombreux discours de manipulateurs. Le bréviaire de notre campagne est truffé de satanismes. Puisque « tu es » « telle catégorie » « vote pour moi » « puisque tu es « malheureux, paysan, ouvrier, jeune, vieux csp+ rentier, épargnant, . vote pour moi.
Arrière de moi Satan.
Je vous prie donc, en conclusion, de laisser mon client tranquille, de le relaxer en quelque sorte, et de lui laisser faire ce qu'il a à faire, qui est beaucoup plus intéressant que ce parfois on l'oblige à faire.
AMEN
Dimanche 5 Mars 2017
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