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Comment « faire la volonté de Dieu » ?

Prédication du 10 juin 2018, par Antoine Peillon



Comment « faire la volonté de Dieu » ?

(« Pour l’amour de mon père

Ma mère, mes frères et mes sœurs

Oh oh, ce serait le bonheur »)1

Prédication / Antoine Peillon / Temple Arago (PRQL)

Dimanche 10 juin 2018
Marc 3, 20-35 (NBS)
Puis il revient à la maison, et la foule se rassemble encore : ils ne pouvaient pas même manger.
A cette nouvelle, les gens de sa parenté sortirent pour se saisir de lui, car ils disaient : Il a perdu la raison.
Les scribes qui étaient descendus de Jérusalem disaient : Il a Béelzéboul ; c’est par le prince des démons qu’il chasse les démons !
Il les appela et se mit à leur dire, en paraboles : Comment Satan peut-il chasser Satan ?
Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut tenir ; et si une maison est divisée contre elle-même, cette maison ne peut tenir.
Si donc le Satan se dresse contre lui-même, il est divisé et il ne peut tenir : c’en est fini de lui.
Personne ne peut entrer dans la maison d’un homme fort et piller ses biens sans avoir d’abord lié cet homme fort ; alors seulement il pillera sa maison.
Amen, je vous le dis, tout sera pardonné aux fils des hommes, péchés et blasphèmes autant qu’ils en auront proférés ; mais quiconque blasphème contre l’Esprit saint n’obtiendra jamais de pardon : il est coupable d’un péché éternel.
C’est qu’ils disaient : Il a un esprit impur.
Sa mère et ses frères arrivent ; se tenant dehors, ils le firent appeler.
La foule était assise autour de lui et on lui dit : Ta mère, tes frères et tes sœurs sont dehors, et ils te cherchent.
Il répond : Ma mère et mes frères, qui est-ce ?
Puis, promenant ses regards sur ceux qui étaient assis tout autour de lui, il dit : Voici ma mère et mes frères !
En effet, quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère.




PRÉDICATION
Il est compliqué, l’évangile de ce dimanche. Et difficile aussi, presque pénible, ou douloureux, tellement il porte une violence brute, explosive, dans ses versets.
Oui, il est compliqué car, comme souvent dans Marc, il est constitué de deux récits différents, disposés « en sandwich » (c’est l’expression des exégètes). Deux récits qui ont bien entendu un sens commun qu’il faut chercher dans leur articulation et dans leur progression.
Donc, reconstituons le propos de Marc dans son double mouvement :

  • Tout d’abord, il est question d’une histoire de famille, au sens plus précis d’une dispute de famille, en fait. Elle se développe aux versets 20 et 21, puis 31 à 35.
Je raconte, en suivant au plus près le texte grec : Alors que Jésus et ses disciples de plus en plus nombreux font une nouvelle assemblée dans une maison, où ils souhaitent communier en mangeant du pain, des « gens de sa parenté » (traduction de la NBS ; « de chez lui », en traduction plus littérale de hoi par’autou)tentent de l’arrêter(krateô, verbe que l’on retrouve, entre autres, dans l’épisode de l’arrestation de Jésus à Gethsémani, en Marc 14:44, 46, 49 et 51), parce que, disent-ils, « il est hors de lui » (trad. littérale d’existemi/ ἐξίστημι). Il apparaît alors, dans le deuxième morceau du récit, que ces« gens de sa parenté »sont carrément sa mère, ses frères et même ses sœurs (ajout tardif)qui restent cependant hors de l’assemblée des disciples. A l’annonce de leur venue, Jésus refuse de les reconnaître comme parents. Il affirme, à l’inverse, que ses disciples, assis en cercle autour de lui, sont véritablement sa mère et ses frères, car ils « font » selon la volonté de Dieu.
  • Ensuite, des versets 22 à 30, une polémique très virulente éclate entre Jésus et des scribes de Jérusalem qui font littéralement une « descente » en Galilée. En effet, sans aucune discussion préalable, ces missionnaires du Temple diffament on ne peut plus gravement le Nazaréen en affirmant qu’il est possédé par un démon (Béelzéboul) et même par « le chef des démons », c’est-à-dire par Satan. Jésus retourne l’accusation des scribes contre eux, à travers une parabole où il stigmatise l’œuvre diabolique de division (« être partagé »). Il les avertit même que leur blasphème contre l’Esprit saint est un péché éternel qui ne sera jamais pardonné ! Non sans avoir, au passage, raconté de façon romanesque combien sa propre victoire sur Satan est emportée de haute lutte…
Voici pour la narration remise en ordre, j’espère.
Deux histoires, donc. Un règlement de compte familial, tout d’abord, puis une polémique apocalyptique avec le clergé de Jérusalem, ensuite. Mais aussi, presque comme une troisième histoire, un combat titanesque contre Satan.
Cherchons, dès lors, la Bonne Nouvelle, dans ces trois histoires.
***
I / Consanguinité versusfraternité universelle des enfants de Dieu (versets 20-21 et 31-35)
Mes sœurs, mes frères, comment sommes-nous frères et sœurs, alors que nous n’avons pas, pour la plupart d’entre nous, de sang en commun, que nous ne sommes pas de la même lignée, de la même parenté ? Nous le sommes, pourtant, parce que nous venons dans ce temple écouter la Parole qui nous appelle à fraterniser, parce que, comme les disciples de Jésus dans leur maison de Galilée, nous communions par le pain, parce que nous sommes rassemblés, depuis la Pentecôte, dans l’universalité des langues de l’Esprit saint.
Mes sœurs, mes frères en Christ (c’est la formule consacrée), ne nous y trompons pas.
Certes, Marc est rude, en ces versets, avec la famille de Jésus, bien plus que Matthieu (12:22-37 et 12:46-50)et Luc (8:19-21 et 11:14-23)dans leurs récits du même épisode. En cela, dans ces années 60 où il rédige son récit, il règle certainement un compte avec Jacques, le « frère du Seigneur », frère de Jésus par le sang, qui règne sur la première Eglise de Jérusalem dont on sait à quel point elle restait scrupuleusement dans l’observance des rituels judéens, à quel point elle rejetait l’adhésions des Grecs au premier christianisme.
Mais Marc ne nous incite pas pour autant à rejeter nos parents, mère, frères et sœurs par le sang. Ce sont eux, s’ils restent hors de l’assemblée des disciples, qui s’excluent eux-mêmes de cette nouvelle fraternité universelle qui unit progressivement tous les hommes dans la communion du pain et l’écoute de la Parole de Dieu. Ma mère, mon frère et mes sœurs par le sang peuvent, s’ils le veulent bien, devenir mes sœurs et mon frère par le souffle de l’Esprit. J’attends toujours…
Le cher pasteur libéral James Woody développait ainsi, sur les mêmes versets : « Ceci pour dire que la foi chrétienne n’accorde pas de valeur supérieure à la consanguinité. La foi chrétienne n’accorde, d’ailleurs, pas plus de valeur à la religion, à la région, à la nation ou à la moindre délimitation tracée de main d’homme. Paul le rappellera : l’identité de l’être humain qui se place devant Dieu transcende aussi bien le sexe que la nation, la culture, la religion… »2
***
II / La division diabolique et le blasphème impardonnable (v. 22-30)
Ils sont véritablement diaboliques, ces scribes de Jérusalem, ces inspecteurs du Temple, qui descendent sans crier gare au sein d’une assemblée fraternelle et spirituelle pour porter la plus grave, la plus dangereuse des accusations contre Jésus !
Ils vont bien plus loin que la parenté de Jésus qui reprochait déjà à celui-ci d’être « hors de lui » ; ils l’accusent publiquement d’être possédé par un démon, possédé par le diable.
En fait, Marc fait ici la leçon aux « visages lugubres » de tous poils, pour parler comme le pape François dénonçant, à la veille de Noël 2014, les quinze maladies qui menacent le haut clergé et plus particulièrement la curie…
Première leçon de Marc : En faisant un reproche infondé à leur fils et frère, la mère, les frères et les sœurs de Jésus ont ouvert la voie à l’accusation infamante des scribes de Jérusalem. La médisance est une plante vénéneuse dont la croissance est incontrôlable dès que l’on en sème le premier germe… En tentant de se saisir de Jésus, de l’« arrêter » même, la mère, les frères et les sœurs de Jésus ont aussi ouvert la voie à l’arrestation mortelle de Jésus à Gethsémani (Marc 14). La première violence ne peut que s’exaspérer dans une montée aux extrêmes qui aboutit fatalement à la destruction.
Deuxième leçon : En tentant de porter la division au sein de l’assemblée des disciples de Jésus, les scribes de Jérusalem figurent exactement l’œuvre du diable. Diábolos, issu du verbe διαβάλλω / diabállô, signifie précisément « celui qui divise », « qui désunit », « qui détruit »… C’est tout le sens ironique de la parabole des versets 24 à 26 : « Si un royaume est divisé contre lui-même, ce royaume ne peut tenir ; et si une maison est divisée contre elle-même, cette maison ne peut tenir. Si donc le Satan se dresse contre lui-même, il est divisé et il ne peut tenir : c’en est fini de lui. »
Troisième leçon : Le « blasphème contre l’Esprit » saint est un « péché éternel » et celui qui le profère « n’obtiendra jamais le pardon ». De quoi s’agit-il, pour que cela soit si grave, si définitif ? Eh bien, si j’ose dire, les scribes, non contents d’accuser à tort Jésus d’être possédé par le diable, l’ont fait en descendantde Jérusalem, c’est-à-dire depuis le Temple, c’est-à-dire depuis le trône du grand prêtre, c’est-à-dire… au nom de Dieu ! Ils ont oublié, pour autant, le décalogue de Moïse : (Exode 20 :7) « Tu n'invoqueras pas le nom du SEIGNEUR (YHWH), ton Dieu, pour tromper : le SEIGNEUR ne tiendra pas pour innocent celui qui invoquera son nom pour tromper. »L’excellent pasteur Antoine Nouis précise : « Le Talmud dit que quand Dieu a prononcé ces paroles, le monde entier a tremblé, car l’Eternel absout tous les autres péchés, mais pas celui-ci. Ce péché, si grave, consiste à détourner Dieu de son être pour l’utiliser à notre profit, contre nos prochains… »3
***
III / Lutter contre Satan et faire la volonté de Dieu (v. 27 et 35)
Plutôt que d’instrumentaliser Dieu pour soumettre et condamner nos prochains, mieux vaut donc lutter corps à corps contre Satan, nous fait comprendre Jésus, dans cet impressionnant verset 27 (à la suite du verset 26 : « Si donc le Satan se dresse contre lui-même, il est divisé et il ne peut tenir : c’en est fini de lui. ») :« Personne ne peut entrer dans la maison d’un homme fort et piller ses biens sans avoir d’abord lié cet homme fort ; alors seulement il pillera sa maison. »
Quelle violence dans cette lutte et dans son enjeu ! Ligoter (δέω / deo)« le fort »(ischuos/ ἰσχυρός), pour « piller ses biens, sa maison »…
Le professeur Elian Cuvillier, commentant ce verset, l’a dit clairement : « La venue du Règne de Dieu est placée sous le signe d’un combat sans merci… (Elle) exigeait conversion et foi dans la Bonne Nouvelle. Mais la victoire sur le mal, c’est beaucoup plus qu’une question de volonté ou même de foi. La puissance du Malin qui emprisonne l’homme doit être contestée au cœur même de sa maison et de son royaume. »4
La venue du Règne de Dieu suppose notre combat contre le mal, dansle monde qui est le royaume du Prince dece monde (pour parler comme Jean, au chapitre 17 de son évangile)…
Il ne nous suffit donc pas d’être sœurs et frères par le sang, ni même par la communauté, par le temple, par la communion, voire par le christianisme ou même par le protestantisme… Il nous faut aussi être les ligoteursde Satan, le grand diviseur, et les pilleursde ce qu’il a amassé dans notre monde. Je vous laisse bien sûr le soin de discerner dans le détail ce que sont ces « biens »(littéralement : « objets », de σκεῦος / skeuos)que Satan a amassés dans le monde, avant de passer à l’action. Personnellement, j’ai ma petite idée…
Ainsi, par la lutte anti-diabolique, et ainsi seulement, nous ferons la volonté de Dieu !
***
Ce qui est merveilleux, chez Marc, c’est qu’il va jusqu’à nous fournir l’arme fatale pour mener cette lutte. Il s’agit de l’écoute !
La « parenté »de Jésus et les scribes de Jérusalem parlent à tort et à travers, jettent le soupçon, prononcent leurs jugements sans autre forme d’instruction ou de procès, de débat contradictoire, décrètent, tempêtent, injurient, diffament, saturent le monde de leurs mots, de leur communication, ne laissant aucun espace à l’autre parole, àlaParole. Ils blasphèment !
Au contraire, les disciples de Jésus, lutteurs anti-diaboliques exemplaires, sont dans l’écoute. Dans l’écoute de la Parole de Dieu. Un peu plus loin, dans l’évangile de Marc (4:10-1), nous retrouvons ainsi les compagnons de nouveau rassemblés autour de Jésus, afin d’écouter celui-ci donner l’explication de ses paraboles. C’est cette capacité d’écouter qui constitue la véritable fraternité en Christ. Elian Cuvillier a cette jolie formule : Dans Marc, « le thème de l’écoute revient comme un refrain… »5
Les véritables frères et sœurs de Jésus, et sa mère aussi, sont donc celles et ceux qui « font la volonté de Dieu »par l’écoute de sa Parole. Ici, « faire » traduit le verbe ποιέω / poieo. Le pasteur James Woody en conçoit cette belle ouverture qui va, tout de même, détendre enfin l’atmosphère : « Ceux qui veulent être de la famille de Jésus, sont donc appelés àpoétiserla volonté de Dieu. Les disciples de Jésus sont les poètes de Dieu, celles et ceux qui mettent en mots, en rimes, en rythme, non pas les paroles de Dieu, mais sa volonté, ce qui suppose, là encore, un degré de liberté puisque la volonté de Dieu ne peut s’exprimer qu’au travers des interprétations que nous pouvons en donner les uns et les autres. (…) Etre disciple de Jésus, ce n’est pas autre chose, selon l’évangéliste Marc. (…) Etre de la parenté de Jésus, c’est poétiser le monde, poétiser le quotidien, poétiser les relations personnelles, poétiser les projets, poétiser les lieux de vie, poétiser les conflits, poétiser les souffrances et les échecs, poétiser notre identité. Poétiser, c’est le contraire de saisir. (…) C’est adhérer à cette idée qu’appartenir à la famille chrétienne, c’est se tenir à part des déterminismes. »
(En fraternel humour)Peut-être, nous sommes-nous trop éloignés des trompettes eschatologiques de Marc, pour entrer trop loin dans l’évangile poétique selon saint James…
Certes, cela ne peut pas faire de mal, mais arrêtons-nous là.
Amen

 
 
1« If I Had a Hammer » (« The Hammer Song ») est une chanson populaire et contestataire américaine écrite en 1949 par Pete Seeger et Lee Hays. Elle fut enregistrée par The Weavers, le groupe folk de Seeger, Hays, Ronnie Gilbert et Fred Hellerman. En 1963, elle est adaptée en français par Vline Buggy et Claude François (« Si j'avais un marteau »), interprétée par ce dernier et par Les Surfs. La version française a été purgée de sa composante contestataire. Notamment, la traduction de « my brothers and sisters » en « mes frères et mes sœurs » ne correspond pas à l'original, puisque « brother » et « sister » font partie du langage syndicaliste américain et signifient « camarades ».
2Oratoire du Louvre, Paris, le dimanche 13 juillet 2014.
3L’Aujourd’hui de l’Evangile. Lecture actualisée de l’évangile de Marc, Olivétan, 2013, p. 112.
4L’évangile de Marc, Bayard / Labor et Fides, 2002, pp. 78 et 79.
5L’évangile de Marc, Bayard / Labor et Fides, 2002, p. 80.
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